La Grande Sauvagerie Depuis longtemps...

Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie, Éditions Verdier, 2009, p. 39-40.

© Éditions Verdier

Depuis longtemps plus personne ne pénètre en ce lieu et si le nom, Le Glandier, se voit encore sur les cartes, imprimé à la façon d’un lieu-dit, il n’est plus fréquenté par les mangeurs de pain. Les murs de brique et les toits de tuile, d’un rouge mat, froid, sans résonance et si déplaisant pour des yeux habitués à la vie changeante de la lumière sur le gris-bleu du granit et de l’ardoise, s’épuisent à repousser les assauts de la forêt, qui se glisse par toutes les fenêtres brisées, se coule dans les réfectoires et prend ses aises dans les cloîtres ruinés de l’ancienne chartreuse. L’ordre de saint Bruno s’en étant défait dans les dernières années de la monarchie de Juillet, les bâtiments avaient été reconvertis en un asile d’aliénés. On avait toujours évité, même à l’époque des moines, un lieu disgracié entre tous, désert végétal accroupi dans la somnolence de ténèbres éternelles, assiégé par les fièvres, que l’on tenait dans les veillées pour un lieu de sabbat, l’un des repaires du diable, une Gorge-aux-Loups que deux siècles de colonisation bénédictine avaient été impuissants à exorciser. On s’en tenait plus éloigné encore depuis que le hurlement des fous déchirait à intervalles réguliers les solitudes de la forêt. On ne pouvait ignorer, en partant à la chasse ou aux champignons, qu’il y avait tout là-bas, dans un cul-de-basse-fosse oublié des dieux, un dédale de briques rouges où des existences confuses hurlaient à la mort, exaspérées par le retour de la pleine lune, des corps d’hommes et de femmes qui se traînaient sur les dalles froides, se frottaient à la chaux des murs luisants d’humidité et vous regardaient les yeux vides, la mâchoire tremblante, quand vous faisiez jouer les verrous à l’heure de la gamelle. La rumeur renaissait périodiquement que des fous s’étaient échappés : un soir, au coin du feu, le Léo, celui du Pré Lagane, ou la Marie du Bois-la-Biche racontaient, encore tout émus par leur aventure, comment le sang s’était glacé dans leurs veines lorsqu’ils s’étaient retrouvés nez à nez, en rentrant les bêtes, avec l’un de ces feux follets au regard perdu et au corps enfiévré par la faim : alors, pendant quelques semaines, on ne sortait plus qu’armés, on interdisait aux enfants d’aller aux champignons et on organisait des rondes, on se répartissait les tours de garde, et la nuit se passait de quart en quart.

Christophe Pradeau, La Grande Sauvagerie (Depuis longtemps...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Cet extrait évoque la chartreuse de Glandier, située sur la commune de Beyssac en Corrèze. Ancien monastère, les bâtiments ont connu de nombreuses reconversions.
Thérèse parle ici de sa transformation en « asile d’aliénés » qui effrayait les habitants des alentours.

À propos de La Grande Sauvagerie

La Grande Sauvagerie est le second roman de Christophe Pradeau pour lequel il a obtenu en 2010 le Prix Lavinal Printemps des lecteurs et le Prix Thyde-Monnier de la Société des gens de lettres.

La Grande Sauvagerie, c’est le nom que les coureurs de bois du Canada français ont donné à ce qui s’est appelé, en d’autres temps et d’autres lieux, The Wild : l’espace inviolé, le blanc sur la carte. L’expression s’est perdue et ne parle plus guère à personne.
La Grande Sauvagerie, c’est aussi un lieu-dit, un rocher qui domine un coin de la campagne limousine. Les guides touristiques le signalent à l’attention pour sa lanterne des morts, une simple tour de granit, sans grâce.
Les habitants du pays ont oublié depuis longtemps qu’un feu y brûlait jadis, qui guidait les voyageurs dans la nuit.

(Éditions Verdier)

Thérèse Gandalonie, personnage principal de ce roman, a grandi à Saint-Léonard, à l’ombre de la lanterne des morts. Puis, devenue adulte, elle s’en est allée. Elle voyage, enseigne et parcourt le monde. Elle a traversé l’océan. C’est dans une bibliothèque américaine qu’elle est à nouveau confrontée à sa terre natale, en découvrant le journal inédit de Jean-François Rameau, un peintre d’ex-voto qui a vécu à Montréal, cousin à la mode de Bretagne du Grand Rameau. Elle a compris en le lisant que les deux Grandes Sauvageries renvoyaient l’une à l’autre. Les descendants dudit Jean-François se trouvent être les Lambert qui possèdent La Grande Sauvagerie, le domaine coupé du bourg de Saint-Léonard par une faille. Thérèse plonge donc dans l’épopée des frères Lambert. Elle nous livre par petites touches son village et sa quête. Elle déchiffre une histoire oubliée de tous, infusée dans le paysage. « C’est sa voix que nous entendons, une voix rocailleuse traversée par le vol des lucioles. »

L’appréhension touristique du monde est l’un des enjeux de La Grande Sauvagerie. L’auteur se sert du « paysage comme déclencheur ». Saint-Léonard, dans le roman de Christophe Pradeau, est un village limousin générique, dont le modèle principal s’inspire de la découverte de l’auteur du panorama sur la campagne limousine depuis le village de Saint-Robert mais qui emprunte également certaines de ses caractéristiques à d’autres villages de la région.

Bonus

  • MP3 - 3.1 Mo
    Cet extrait de La Grande Sauvagerie (Depuis longtemps...) lu par Christophe Pradeau.
    Enregistrement réalisé par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

Localisation

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