Le Docteur Herbeau Déjà sa maison s’élevait...

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 10-11.

Déjà sa maison s’élevait, blanche et coquette, sur la place des Récollets, dominant les riches prairies, les champs baignés par la Vienne, et les fabriques de porcelaine semées au pied du coteau. Déjà, sur les flancs de la colline, couraient les allées sablées d’un jardin où, nouveau Zénon, le docteur promenait ses rares loisirs. On y remarquait un kiosque dont l’architecture, excessivement chinoise, faisait honneur au goût d’Aristide Herbeau, qui, plus heureux que Perrault, fut à la fois un habile architecte et un grand médecin. C’était là que, durant les soirées chaudes et sereines, il aimait à rassembler les intelligences d’élite qui faisaient revivre alors à Saint-Léonard les beaux jours de la cité de Périclès. [...] Les petites réunions du kiosque furent célèbres dans le pays, on en parle encore à Limoges. Il s’y buvait une énorme quantité de bière. La politique en était bannie ; mais les arts, la science et la littérature s’y voyaient traités avec une supériorité qu’on ne rencontre guère que dans les salons de Saint-Léonard.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau (Déjà sa maison s’élevait...)

L’œuvre et le territoire

Après nous avoir présenté le bon docteur Herbeau puis sa femme, Adélaïde, parfois terriblement jalouse, acariâtre, la plaie du docteur, l’ombre de son soleil, l’eau qui trempait son vin, le rugueux revers de sa médaille d’or, Jules Sandeau nous présente l’environnement du docteur, sa maison située sur la place des Récollets, aujourd’hui sans doute place du 14-Juillet.

L’ironie de Jules Sandeau ne tarde ainsi guère à se révéler ; il s’en donne également à cœur joie lorsqu’il en vient à l’intérieur de la maison :

La maison du docteur était petite, mais l’intérieur en était élégant et habilement disposé. Il est vrai que les cheminées fumaient, qu’il fallait passer par la cuisine pour arriver à la salle à manger, que les tapis en étaient proscrits, le carreau glacé ; qu’on y gelait en hiver, qu’on y grillait en été ; mais c’était d’ailleurs un véritable bijou.

Jules Sandeau, Le Docteur Herbeau, G. Charpentier, 1882, p. 12.

À propos de Le Docteur Herbeau

Saint-Léonard, années 1820. Le docteur Herbeau pratique la médecine dans cette petite ville du Limousin qui semble n’avoir jamais connu autre docteur. Esprit fin, éclairé, le docteur se prend d’amour pour l’une de ses patientes, la jeune Louise, mariée au rustre mais riche Riquemont, « châtelain » des environs. Cette passion, que Louise ne perçoit pas, trouvant dans le docteur un chaleureux ami, une présence paternelle, mais finalement perçue par M. Riquemont, l’amènera à sa perte, alors même qu’un jeune diplômé en médecine de la Faculté de Paris vient de s’installer à Saint-Léonard. À cela s’ajoute la cruelle désillusion d’un fils, Célestin, parti sur ses traces à la faculté de Médecine de Montpellier ; son retour sera bien cruel et aura tout, littéralement, de celui du fils prodigue.

Jules Sandeau, profite de ce « portrait », pour égratigner la petitesse des habitants des petites villes de province, où règnent les ragots, le dénigrement et les mesquines jalousies...

Une quinzaine d’années après la publication du Docteur Herbeau, Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, dans une de ses Lettres sur le Limousin, s’il ne peut que louer la qualité du roman de Jules Sandeau, ne manque pas de notifier à son « maître » sa grande déception de n’avoir croisé ni ce bon docteur, ni Louise, sa charmante patiente, de n’avoir rien retrouvé des lieux de cette intrigue...

[...] Jules Sandeau a publié, il y a quelques années déjà, son meilleur roman, Le Docteur Herbeau. Il a placé à Saint-Léonard le lieu où se déroule ce drame intime qui touche à bien des replis cachés du cœur et qui effleure l’une des plaies vives de notre société factice. J’ai voulu voir les lieux décrits dans son livre, visiter la maison du docteur (petite), mais à l’intérieur élégant et habilement disposé. Il est vrai, dit l’auteur, que les cheminées fumaient ; qu’il fallait passer par la cuisine pour arriver à la salle à manger, que le tapis étaient proscrits, le carreau glacé ; qu’on y gelait en hiver, on y grillait en été... C’était d’ailleurs un véritable bijou. Je voulais parcourir le vieux castel de Riquemont, dont la girouette fleurdelisée criait au vent sur la tringle rouillée, dont l’écusson seigneurial se cachait humblement sous des touffes de pariétaires. Je voulais voir le docteur, Louise, cette jeune femme incomprise et gracieuse ; le robuste hobereau, son aveugle mari et même Colette, cette jument émérite, dont le pied lent et sûr parcourait chaque jour les sentiers des montagnes pour conduire son maître au chevet des malades. Et voilà que nul à Saint-Léonard n’a connu le docteur Herbeau, et tout me fait craindre que Sandeau, s’il est venu dans le Berry, n’a pas poussé jusqu’au Limousin.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 68-69.

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