Des champs de fraises pour toujours Dans notre vie...

Laurent Bourdelas, Des champs de fraises pour toujours, L’Harmattan, 2004, p. 53-55.

© Éditions L’Harmattan

Dans notre vie de garçons de quatorze ou quinze ans, la piscine tenait une place importante. Pas tellement la piscine olympique de Beaublanc, sur les hauteurs de Limoges, où nous allions l’été, plutôt la piscine des Casseaux, en bord de Vienne, toute proche de notre collège, plus petite, plus humaine, plus rassurante aussi. Peut-être la chaleur humide me rappelait-elle le brouillard des cures de la Bourboule. L’espace d’un samedi ou d’un mercredi après- midi, notre univers devenait liquide, et le resta de la quatrième à la seconde. Un long poème de Federico Garcia Lorca, à propos de la pluie, écrit à Grenade en janvier 1919, exprime bien ce que je ressentais alors : « La pluie a comme un vague secret de tendresse, Plein de résignation, de somnolence aimable. » Il évoque plus loin « la douceur d’un soir qui n’en finit jamais » et « la nostalgie terrible d’une vie perdue ». Nous étions des enfants de la ville ou de la campagne, mais certainement pas de la mer ou de l’océan, pas même du fleuve, des enfants d’une rivière alors inhospitalière. Bien sûr, non loin de la piscine, il y avait le port du Naveix, mais ce n’était que le souvenir, écrit en blanc sur une plaque bleue, d’un ancien lieu de débardage. La piscine nous ravissait l’hiver, lorsqu’il faisait froid dehors et que la buée nous masquait les petits immeubles ou les rues alentour, plus particulièrement au crépuscule et lorsque la nuit s’imposait. Nous étions là, éclairés par les lumières artificielles, dans un semblant de cocon originel. Avions-nous, comme le poète, « L’espérance inquiète d’un futur impossible » ? Une fois passé le pédiluve incertain, la petite plage glissante et carrelée s’offrait à nous, sous le regard de maîtres-nageurs plus ou moins musclés en tongs blanches, maillots et t-shirts blancs. Nous déposions nos serviettes sur les bancs bétonnés au pied des murs et nous plongions, ô ivresse de nager sous l’eau toute une longueur sans respirer, en faisant des gestes lents pour économiser l’oxygène, les yeux ouverts malgré le chlore, envisageant notre monde mouvant comme un tableau peint par Nicolas de Staël. Le lieu semblait réservé à l’adolescence : ici, pas de Gabriel Matzneff à la recherche d’une jeune proie docile, les stratégies de séduction se déployaient entre gens du même âge. Paradoxalement, la piscine était une fête pour le corps, affranchi des contraintes habituelles, des vêtements et des pesanteurs, mais l’eau abolissait les différences que laissaient deviner les pulls et les pantalons : lorsque seule la tête et les épaules dépassent, les rondeurs ou les maigreurs s’effacent. La piscine, la liberté. La piscine, l’égalité. Nous nagions finalement assez peu : nous jouions beaucoup, à nous asperger, à nous surprendre, à nous faire boire la tasse, malgré l’interdiction, à faire le trépied la tête sous l’eau, surtout nous parlions, nous riions, accrochés durant des heures au rebord du bassin.

A quelques mètres au-dessus de l’eau, une galerie percée de baies vitrées permettait aux visiteurs de voir l’intérieur de la piscine sans y entrer obligatoirement. Plus que les parents, c’était plutôt des baigneurs potentiels qui observaient ainsi les nageurs présents (qui les voyaient aussi) et décidaient ou non de les rejoindre, en fonction de subtiles affinités. Il me semble aujourd’hui que ce couloir avait des allures de triforium, cette galerie qui s’ouvre sur la nef des églises gothiques et que l’on imagine volontiers parcourue par des religieux épiant leurs ouailles... Plus précisément, les garçons voyaient de cet endroit stratégique quelles étaient les filles présentes, et vice versa. Cette piscine émancipatrice et sensuelle où se frôlaient les corps permettait toutes les audaces, qui valaient, au pire, un cri effarouché ou une gifle aux plus téméraires d’entre nous : c’était peu cher payer la douceur d’un sein à travers le maillot. Le mieux étant de jouer à passer sous l’eau entre les jambes écartées des filles volontaires, et de se laisser remonter légèrement, jusqu’au sexe que l’on effleurait du dos en nageant. Parfois, avec l’excuse de nous faire boire cette fameuse tasse, c’était les filles qui nous emprisonnaient la tête entre leurs cuisses chaudes et l’y serraient délicieusement fort, au risque de nous noyer ou de jouir.

Laurent Bourdelas, Des champs de fraises pour toujours (Dans notre vie...)
© Éditions L’Harmattan

L’œuvre et le territoire

L’auteur s’attache ici à parler de la piscine des Casseaux de Limoges lorsqu’il était adolescent.

À propos de Des champs de fraises pour toujours

Il s’agit là d’un récit romancé. C’est le tableau d’une époque, à la fin des années 70 et au début des années 80, c’est le portrait d’un garçon entre Limoges, la Bretagne et l’Oise et à travers lui, d’une génération dont les grands-parents avaient connu deux guerres mondiales et les parents la guerre d’Algérie et mai 68. C’est un temps de musique, de vacances à la mer et d’illusion lyrique entre christianisme social, effondrement du mur de Berlin et politique. C’est aussi celui de la découverte de l’amour et de la poésie, de Sartre, Foucault, Bob Marley et Deleuze.

(L’Harmattan)

Bonus

  • MP3 - 5.8 Mo
    Ces extrait Des champs de fraises pour toujours (Dans notre vie...) lu par Laurent Bourdelas.
    Enregistrement : CRL en Limousin, 2012.
    © Éditions L’Harmattan

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