Le dieu qui dort Dans notre monde...

Jean-Paul Chavent, Le dieu qui dort, Les éditions du Laquet, 1997, p. 22-26.

© Les éditions du Laquet
© Tertium éditions

Dans notre monde ruiné par l’argent, vidé de tout à force d’être rempli par les choses, Obazine fait partie de ces lieux en sursis, à peine entamés par leur renommée, dont les séductions révolues, certain silence hanté par l’invisible, sont en train de devenir l’épicentre du manque de ce qui appartenait en propre à l’Europe.
Pour qui croit encore que la quête de soi peut passer par la reconnaissance de certain fragment privilégié du monde, Obazine est une leçon. Comme si ce pays sage, dans sa topographie peu spectaculaire, sa modestie même et son relatif anonymat, figurait l’espace originaire, la prototype et le socle invisible des grands mythes de l’homme occidental. A la fois paysage mental et scène naturelle d’une culture dont le mot horrible d’environnement nous parle moins bien qu’il ne signale l’étendue et la profondeur de notre perte.

Obazine, fragment préservé parmi d’autres, au milieu de la destruction générale, cumule un paysage assez vaste et un ancrage symbolique suffisamment riche pour que l’homme s’y projette encore presque sans effroi, comme il arrive parfois en ces lieux, dits de spiritualité, où simplement certaine solidarité de l’espace et du temps n’a pas été détruite.
Chaque dimanche d’été, ils sont nombreux ceux en qui une simplicité énorme conserve cette sourde injonction d’aller rejoindre, l’espace d’une promenade ou d’un songe buissonnier, les mythologies transparentes des Celtes, l’âpre solitude des moines bâtisseurs ou seulement une sensation plus large de vie, cette dilatation dans un temps plus ample où se déploie parmi les beautés naturelles du lieu, la structure invisible d’un monde dans lequel le sacré aura traversé tous les âges.

Un monde est amarré autour de ce bourg d’Obazine, harmonieusement déployé autour des vestiges de son monastère cistercien, et l’étrange mouvement de ressac que provoque en nous ce site qui d’abord séduit notre vue avant de nous abandonner aux pensées qu’il suscite, est semblable à ce mouvement qui nous saisit devant l’histoire humaine à l’heure où le réel se venge de n’être plus nourri par des fictions nouvelles.

Jean-Paul Chavent, Le dieu qui dort (Dans notre monde...)
© Les éditions du Laquet
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À propos de Le dieu qui dort

Le roman Le dieu qui dort de Jean-Paul Chavent est une méditation autour du paysage et du village d’Aubazine en Corrèze, et plus particulièrement autour du canal que les moines y ont creusé.

Ce n’est pas nous qui disons le lieu, c’est lui qui nous dit.
La perte de la relation au monde est la nouveauté tragique du siècle qui finit. Il se peut que l’unification — l’unification mondiale des regards — soit le prix à payer pour faire partie du monde qui vient. Qu’est-il encore possible de voir des paysages, des lieux de mémoire ou de spiritualité où s’inventèrent notre culture et notre imaginaire ?
Qu’est-il possible d’inventer ? C’est à la recherche de ce site intérieur, depuis le mur du monastère à celui de Facebook, que nous invite ce livre où la nostalgie compte moins que la conquête d’un nouvel éblouissement.

(Éditions du Laquet)

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