Faits divers Ceux qu’on n’a pas domptés Comme rien ne vient à bout...

Henri Barbusse, Faits divers, Flammarion, 1928, p. 103-105.

Comme rien ne vient à bout de la calme résolution des volontaires, qui en présence du changement politique exigent leur rapatriement, on mène et on enferme la 1re et la 2e Brigades dans un bourg du département de la Creuse qui s’appelle La Courtine. Les Russes tiennent des meetings entre les baraques du camp pour exposer avec une énergie et une netteté croissantes leur simple et claire aspiration. Elle retentit, comme un cri énorme et étouffé, comme le motif monotone d’une prière menaçante, qui les unit et les serre ensemble. Ils ne cèdent rien. On les somme de changer le mot de Soviet en celui de Comité. Ils refusent. Le 29 juin, le général Lokhovtzky donne l’ordre aux soldats des deux brigades qui sont parquées à La Courtine, de commencer les exercices. Ils refusent.

On tente les grands moyens : la division. On les coupe en deux. On prépare la scission fratricide entre la 1re Brigade et la 2e Brigade, plus docile et mieux travaillée. Ceux qui se soumettent sans conditions sont transportés au camp de La Cournot et à Felletin où ils font ripaille, ce qui ne va pas sans rixes et sans scandales. Les inflexibles, les purs, sont laissés à La Courtine, traités de rebelles. Ils sont onze mille, un bloc ferme, une montagne d’hommes. De suprêmes tentatives de compromission n’en détachent qu’une parcelle de soixante-dix hommes. Les autres s’imposent un règlement probe et strict, ne se permettant aucun écart, aucun abus. Ils s’interdisent l’alcool. Le contraste est émouvant entre les révoltés sages et droits de La Courtine, et les domestiqués qui jouissent de leur esclavage en se prélassant à La Cournot. Le Soviet de La Courtine demande une fois de plus aux émissaires galonnés des impérialistes : « Qu’on nous renvoie en Russie. Nous jurons de remplir notre devoir de soldats sur le sol natal ! ». Un nommé Vorkov vient de Pétrograd pour leur prêcher l’obéissance passive. Même réponse. Un pope vient les exhorter d’une voix pathétique : « Repentez-vous et venez vous confesser ! ». Ils le chassent. « Nous serons tués mais non vaincus. ».

Passons rapidement sur le fourmillement des comparses : espions, délateurs, agents, qui tirent chacun leur ficelle et machinent chacun leur intrigue dans cette histoire. Les soldats de La Courtine sont comme un carré acculé et assiégé sur le champ de bataille, et qui ne veut pas se rendre. On leur dit : « Vous trahissez l’honneur militaire. ». Ils répondent : « Nous sauvons la dignité humaine. ». On leur dit : « Vous nous avez trompés. Vous êtes des traîtres. ». Ils répondent : « On nous a trompés. Nous sommes les pantins d’un mensonge. ».

Henri Barbusse, Faits divers, Ceux qu’on n’a pas domptés (Comme rien ne vient à bout...)

À propos de Ceux qu’on n’a pas domptés

« Ceux qu’on n’a pas domptés », ce sont les mutins de La Courtine, ces soldats russes qui souhaitent rentrer dans leur pays, en 1917, à l’annonce de la Révolution de février et qui, suite à l’échec sanglant de l’offensive Nivelle, sont retirés du front par crainte d’une propagation des idées révolutionnaires.

Cette nouvelle apparaît construite à la façon d’un script, écrite en séquences cinématographiques ; Henri Barbusse, après avoir présenté dans l’incipit la scène du « massacre », propose un long flashback qui nous emmène en Russie pour assister à l’enrôlement de ces soldats, avant de nous esquisser leur voyage, leur vie au front...

Mais, alors que ces soldats russes expriment déjà leur souhait de rentrer chez eux à la découverte de la révolution de février, « on pensa à les pousser dans une action militaire qui constituerait une grande diversion utile à tous égards ».

C’est pourquoi on lança la 1re Brigade du corps expéditionnaire russe à l’assaut du fort de Brimont. Les Russe traversèrent vingt-six lignes de fer barbelé, occupèrent les villages jusqu’au pied du fort de Brimont. Mais ils ne purent prendre celui-ci, les troupes françaises n’ayant pas collaboré à l’action par l’envoi de renforts, comme cela avait été convenu. Finalement, les Russes durent se retirer, sans autre résultat que d’avoir perdu soixante-dix pour cent de leur effectif.

Les autorités françaises décident alors d’éloigner ces soldats du front ; ils seront amenés à La Courtine, en Creuse. Mais l’« agitation » ne cesse pas pour autant : organisés en Soviet, ils refusent les ordres et demandent d’être renvoyés en Russie (cf. la notice « Comme rien ne vient à bout... »).

Henri Barbusse fait alors des mutins de La Courtine des précurseurs de la non-violence de Gandhi :

Les soldats russes ont hésité, ils ont discuté. Puis, bien que le mot de Révolution Russe les brûlât et que leurs cœurs fussent gagnés, ils n’ont pas agi en impulsifs, ni même en fanatiques. Ils n’ont pas été agressifs. Ils ont opposé l’inertie, et se sont laissés tuer — exactement comme l’ont fait quelques années plus tard les Hindous de Gandhi lorsqu’ils ont présenté leurs corps nus aux mitrailleuses, aux bombes et baïonnettes anglaises.

Avant de revenir au bombardement des mutins, Henri Barbusse insiste sur la complicité des autorités russes, plus particulièrement sur le rôle joué par Kerenski, alors ministre de la Guerre du second gouvernement provisoire :

Les autorités françaises disent aux autorités russes : « Reprenez-les chez vous, ou bien matez-les et nous vous aiderons. ». Mais, là-bas, dans un palais-frère, Kerenski a encore plus peur que les Français, de ces soldats de l’Idée. Ce dirigeant de la révolution a toujours eu peur de la révolution. Il ne se soucie pas de rapatrier des révolutionnaires. Il tergiverse, selon sa coutume, puis, pour toute réponse, il envoie des renforts sûrs à la 2e Brigade, ennemie de la 1re.

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