Claude Monet en Creuse

C’est superbe ici, d’une sauvagerie terrible qui me rappelle Belle-Île. Je suis venu en excursion avec des amis et j’ai été si émerveillé que m’y voici depuis un bon mois.

(lettre à Berthe Morisot, début avril 1889)

Au printemps 1889, du 5 ou 6 mars au 19 mai, Claude Monet effectue, à l’invitation de son ami le poète Maurice Rollinat, un séjour en Creuse, se cantonnant, à son grand désespoir, à Fresselines, les conditions climatiques difficiles le retardant dans son travail et ne lui permettant pas de se rendre à Crozant, où c’est cependant bien plus beau.

Plus d’un siècle plus tard, Jean-François Demeure met en lumière l’importance de ce court séjour généralement négligé, se rendant à la même période de l’année sur les rives de la Creuse et de la Petite Creuse, suivant les traces du peintre, filmant le paysage, bien changé depuis la fin du XIXe siècle et pourtant tout aussi changeant au gré des jours et des heures.

À la recherche de Claude Monet : traces et méthodes

Il ne s’agit pas de tenter une reconstitution des lieux tels que Monet les a vus et peints, car la plupart des sites ont été transformés par le temps et l’action des hommes. Le barrage sur la Creuse a profondément modifié le cours de celle-ci et la déprise rurale a laissé le sommet des reliefs, autrefois sans végétation arborée, se couvrir d’arbres. Aucun parcours à l’identique ne serait raisonnablement crédible, sauf à en marquer les différences. Mais le projet n’est pas comparatiste. Analogue est le processus d’élaboration.
Plus que cadrer les plans du film in situ dans les espaces parcourus par Monet, le projet vise à documenter la lumière et son instantanéité, de visu.

Jean-François Demeure, Monet en Creuse. Le Printemps d’une méthode, Culture & Patrimoine en Limousin, 2011, p. 36.

Le plan fixe sera l’outil principal. La caméra ne doit pas bouger, équivalente au chevalet du peintre. Point fixe, point d’ancrage du bateau-atelier autour duquel l’espace peut se dilater, flotter et défaillir dans l’heure.

Jean-François Demeure, Monet en Creuse. Le Printemps d’une méthode, Culture & Patrimoine en Limousin, 2011, p. 20.

« Monet, Eaux-Semblantes, l’imprévu exact » — un film sans histoire, sans l’histoire. Une trace d’un présent, du passage dans le présent. La seule chose à rendre visible est la lumière. La lumière et sa vacillation. Le saut du soleil de feuille en feuille. L’oscillation de l’ombre sous les souffles.

Jean-François Demeure, Monet en Creuse. Le Printemps d’une méthode, Culture & Patrimoine en Limousin, 2011, p. 24.

Il convient ici de ne pas s’attacher au motif plus que nécessaire, comme le dit d’ailleurs Claude Monet lui-même :

Le motif n’est pour moi rien d’autre qu’une question insignifiante. Ce que je veux reproduire, c’est ce qui existe entre le motif et moi-même.

Ou pour le dire encore plus brièvement :

Je veux peindre l’air.

C’est en effet au cours de ce séjour à Fresselines que Claude Monet — confronté à un climat capricieux, changeant, jouant sur ses points de vue, leurs couleurs, leur lumière... — initie son approche sérielle.

Plongé dans une sorte de dénuement moral et spirituel, confronté à l’absence de tout repère et certitude, Monet esquissa alors, sans même en avoir la claire conscience, les points d’appui de son œuvre ultérieure et que signifient, dans la puissance révélatrice de l’après-coup, les grands moments des Meules, des Peupliers et des Cathédrales. Il eut à Fresselines l’intuition de ce qui restait encore, à proprement parler, inouï : le processus de la série.

Pierre Auriol, préface à Monet en Creuse. Le Printemps d’une méthode de Jean-François Demeure
Jean-François Demeure, Monet en Creuse. Le Printemps d’une méthode, Culture & Patrimoine en Limousin, 2011, p. 7.
© Culture & Patrimoine en Limousin

Monet bute sur le flux d’un présent fuyant dont son pinceau capte les éclaboussures mais sans l’arraisonner. Le monde est en mouvement, l’inquiétude de Monet témoigne de son angoisse face à la transformation de l’espace. [...] L’espace apparaît comme le terrain de juxtaposition de l’identique et de décomposition à l’infini de sa temporalité. Monet peste contre l’instabilité climatique et sa conséquence : la variation de lumière ; il finit par admettre après l’épisode de l’arbre effeuillé qu’il doit suivre la nature et ses mouvements. Il renonce une fois pour toutes à mettre le temps aux arrêts. [...]

Par chance, Monet séjourne à Fresselines au moment le plus mal choisi, celui du passage d’une saison à une autre et donc de la transformation visible du paysage par le cycle saisonnier. Peut-être choix délibéré du passage de la lumière froide à la lumière chaude — « la couleur des températures » comme l’écrit Rollinat — car il viendra à deux reprises peindre la cathédrale à Rouen entre février et avril, et après un séjour londonien automnal en 1889, un autre à nouveau entre février et avril 1900. Il prend conscience du phénomène : « je suis la nature » et tente d’y résister. Les crues des Creuse et surtout l’épisode de l’effeuillage auraient déclenché le mécanisme de la production des séries. Finalement son travail s’organise à partir du temps, de ses contraintes météorologiques, de sa variabilité lumineuse. Il n’est plus préoccupé de trouver des points de vue, il s’y tient, fait retour sur le lieu, s’installant au même endroit, bougeant à peine.
Ainsi naît le principe sériel.

Jean-François Demeure, Monet en Creuse. Le Printemps d’une méthode, Culture & Patrimoine en Limousin, 2011, p. 17-18.

Sa correspondance à Alice

Claude Monet entretient quasi quotidiennement sa compagne Alice Hoschedé de son séjour creusois, de l’avancée de son travail mais surtout des conditions climatiques difficiles et désolantes et du changement de saison particulièrement perturbant.

Alice Hoschedé est, depuis 1863, l’épouse d’Ernest Hoschedé, collectionneur d’art, commanditaire d’œuvres notamment auprès d’artistes impressionnistes tels Manet ou Monet dont il est l’ami.
C’est avec ce dernier qu’Alice Hoschedé entretient une liaison qui semble débuter en 1875 ou 1876. En 1878, après la naissance de son second fils, le peintre installe sa maîtresse et ses enfants chez lui, auprès de sa femme, souffrante et dont Alice Hoschedé s’occupe jusqu’à sa mort en 1879. Alice Hoschedé devient la seconde épouse de Claude Monet en 1892, un peu plus d’un an après la mort de son premier mari.
En 1883, le couple s’installe à Giverny où le peintre réside jusqu’à sa mort en 1926 — quinze années après celle de sa seconde épouse — et où il aménage ses jardins qui servent de motifs notamment avec ses Nymphéas.

Au début de son séjour, Monet éprouve des difficultés bien habituelles dans la mise en place de son travail, dans la compréhension de ce qu’il voit, perçoit. Mais très vite, il les dépasse et se montre particulièrement optimiste quant à son avancée, prévoyant, le 11 mars, de ne demeurer finalement que peu de temps à Fresselines au bénéfice de Crozant.

Je suis attristé ce matin, il pleut à ne pas mettre le pied dehors [...] j’ai fait une bonne journée hier, me voilà bien organisé et en train, mes motifs choisis pour le matin et l’après-midi, soleil et temps gris [...] Si j’ai la chance d’être assez favorisé par le temps, je pense ne rester ici que 15 ou 20 jours pour de là aller à Crozant.

Une semaine plus tard, le 18 mars, il commence à reconnaître la difficulté de la tâche, ce paysage creusois ne se laissant pas saisir si aisément que cela :

J’ai environ quatorze toiles en train. Ça marche, mais bien piano et avec beaucoup de mal ; plus je vais, plus c’est ainsi, je croyais faire ce pays du premier coup. Ah bien oui, c’est d’un difficile inouï.

Claude Monet insiste : il lui faut terminer au plus vite pour aller à Crozant, où il souhaite aller coûte que coûte, mais il voit son travail contrarié par les conditions climatiques de cette fin d’hiver, conditions encore rudes mais surtout particulièrement changeantes... comme il le précise le 20 mars :

Vous avez bien de la chance d’avoir du beau temps. Ici, loin de faire beau et doux, c’est un temps de chien. Pluie, vent, soleil ; aussi depuis deux jours je me fais du mauvais sang, travaillant quand même, mais mal, aussi ne suis-je guère content de moi jusqu’à présent. Mais je n’en suis pas au découragement, loin de là, et ça pourra venir, surtout si le temps ne devenait un peu plus régulier.

La neige tant redoutée le 15 mars se fait finalement brève le 22 mars avant que le soleil ne refasse son apparition, lui laissant deux journées d’intense travail où il bûch[e] comme un enragé (25 mars).

Le samedi et hier ont été si bien que j’ai bûché comme un enragé, mais aujourd’hui nouvel arrêt, il pleut. C’est vraiment peu de chance, j’espère qu’après le déjeuner cela va se lever. [...] Ce temps, ces interruptions, c’est là le terrible et, malgré le froid, ça pousse et ça change.

Ces variations météorologiques incessantes jouent bien évidemment sur la lumière, les effets, etc. et mettent à mal le travail du peintre qui craint de ne pouvoir achever ses toiles ; mais il s’arme de patience, tient bon, poursuit son travail...

Le beau temps est revenu pour une courte durée je crois, car ce matin, il y avait une forte gelée blanche. Je continue à travailler comme un forcené, mais avec de plus en plus de mal, et si le soleil persistait, toutes mes toiles sombres et sinistres seraient fichues.

(28 mars)

Ça marche beaucoup mieux, depuis quelques jours et je commence à croire que je pourrai rapporter de bonnes et curieuses choses. À force de regarder, je suis enfin entré dans la nature du pays, je le comprends à présent et vois mieux ce qu’il y a à en faire.

Les dernières choses que j’ai dû entreprendre à cause des changements du temps sont bien mieux que les premières et sans tant de tâtonnements, enfin, c’est le résultat de beaucoup d’efforts.

J’ai vingt-trois toiles en train qui, presque toutes, sont intéressantes à terminer, aussi ai-je bien peur d’être obligé de renoncer à Crozant où c’est cependant bien plus beau qu’ici.

(31 mars)

[...] Donc avec ce sacré temps par trop sinistre alors, on avance lentement et je suis terrifié en regardant mes toiles de les voir si sombres ; avec cela, plusieurs sont sans aucun ciel. Ça va être une série lugubre. J’en ai bien quelques-unes par soleil, mais depuis si longtemps qu’elles sont commencées, j’ai bien peur que le jour où il y aura enfin du soleil, je trouve mes effets transformés. D’un autre côté, cette pluie terrible en ce moment va faire monter la Creuse et bien la changer de couleur... J’ai absolument renoncé à Crozant.

(4 avril)

Toujours même temps sombre et pluvieux... Je voudrais un temps sombre mais pas à ce point ; ce qui me gêne beaucoup, c’est que tout étant mouillé devient encore plus sombre et je n’ose transformer mes toiles, parce que la pluie finissant enfin, il me faudrait les remettre comme elles étaient.

(8 avril)

Aux variations de lumière viennent s’ajouter les transformations brutales que subit la Creuse, tantôt jaune, tantôt verte, tantôt grosse, tantôt asséchée...

[...] Aujourd’hui, il fait mauvais encore et très froid, mais plus possible, et ce que je craignais est arrivé, la Creuse a grossi et est toute jaune, ce qui va m’empêcher de travailler à certaines toiles pendant plusieurs jours.

(5 avril)

Je suis dans un état de découragement complet à tout foutre à la rivière. Très mauvaise journée hier et ce matin pire encore ; une toile qui aurait pu être très bien est complètement perdue et j’ai grand-peur pour d’autres. [...]

C’est sans discontinuer des nuages et du soleil, ce qui est pour moi la pire des choses, surtout pour finir ; mais ce qui me désole bien, c’est que, par cette sécheresse, la Creuse baisse à vue d’œil, qu’en baissant elle change tellement de couleur qu’elle transforme tout ce qui l’environne.

(17 avril)

[...] Bref, à force de transformation, je suis la nature sans la pouvoir saisir ; et puis cette rivière qui baisse, remonte, un jour verte, puis jaune, tantôt à sec, et qui demain sera un torrent après la terrible pluie qui tombe en ce moment ! Enfin, je suis dans une grande inquiétude.

(24 avril à Gustave Geoffroy)

[...] Aujourd’hui, à cause de la Creuse jaune, je ne puis aller à certains motifs, mais demain elle sera verte et je me rattraperai.

Avec quelle joie j’ai vu ce beau temps, mais aussi quelle déception en arrivant à un motif où je n’avais pas pu aller depuis trois semaines. Que de changements !... mais c’était navrant d’abandonner toute une série... je m’y suis fait.

(3 mai)

Surtout, Claude Monet assiste aux bouleversements du printemps naissant... Ainsi, un chêne situé sur quelque plage qui jalonne la Petite Creuse lui inspire une série. Il semble avoir repéré ce motif dès son arrivée en mars 1889 ; mais, y travaillant longuement, le peintre voit cet arbre encore dépourvu de tout feuillage au début de son travail se couvrir de feuilles, lui imposant alors un stratagème bien particulier, qu’il relate dans ses lettres des 8 et 9 mai à Alice :

Je vais tenter d’offrir au propriétaire de mon vieux chêne de payer cinquante francs pour faire enlever toutes les feuilles dudit arbre, sans quoi je ne puis [terminer ?] et j’ai cinq toiles où il est, dont trois où il joue tout le rôle [...]

Je suis dans la joie, la permission inespérée d’ôter les feuilles de mon chêne m’a été gracieusement donnée ! Ce fut une grosse affaire d’amener des échelles assez grandes dans ce ravin. Enfin, c’est fait, deux hommes depuis hier y sont occupés. N’est-ce pas un comble de finir un paysage d’hiver à cette époque ? Malheureusement, il fait un temps gris, un temps gris délicieux comme il m’en aurait fallu il y a un mois.

Peu après la mi-mai, Claude Monet quitte la vallée de la Creuse après un peu plus de deux mois d’un séjour contrarié, frustrant, difficile, au cours duquel il n’aura eu le plaisir de découvrir Crozant, cantonné à Fresselines et à son confluent des deux Creuse. Ce motif est l’objet d’une attention particulière et il y produit ce qui semble bien être sa première série, riche d’une dizaine de toiles parmi les plus de vingt qu’il réalise au cours de son séjour. La Creuse lui donne également une autre occasion d’innover, travaillant et resserrant ses cadrages, s’intéressant aux mouvements de l’eau, à ses remous et à son écume, produisant des gros plans, procédé qu’il reproduira par la suite.