En Limousin Châtellenie de Saint-Geniès-ô-Merle

Gravure sur cuivre par Ruffe, selon un dessin exécuté d’après nature par Gaston Vuillier, pour « En Limousin (paysages et récits) », Le Tour du monde, n° 5-6, février 1893.

Châtellenie de Saint-Geniès-ô-Merle
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L’œuvre et le territoire

En septembre, après sa visite d’Argentat, Gaston Vuillier se fait conduire sous un « ciel menaçant » aux tours de Merle, « une antique forteresse ignorée qu’on [lui] dit d’aspect fantastique et plantée sur un rocher sauvage [...] perdue aux confins de la Corrèze et du Cantal, dans un pauvre pays, loin des voies ferrées ». Le trajet s’achève dans des conditions dantesques, le vent, la pluie, les éclairs rendant cette bâtisse encore plus remarquable.

A ce train vertigineux nous arrivons bientôt au fond d’une étroite vallée, et j’aperçois la forteresse de Saint-Geniès-ô-Merle.

Sur les dentelures d’une presqu’île rocheuse de 100 mètres de haut s’élève un amoncellement grandiose fait de donjons, de tours, de pans de murailles écroulées. Un lierre robuste rampe sur ces murailles, il les étreint et les ronge, des arbustes agités s’échappent des créneaux, des herbes folles tremblent sur les remparts, des pierres roulantes encombrent les talus. En dépit du soleil qui la calcine depuis des siècles, du vent qui l’émiette, de l’ouragan qui la secoue, l’antique forteresse résiste encore toute mutilée, avec des blessures béantes.

La torrentueuse Maronne jette une écharpe mouvante autour du rocher qui porte ces ruines altières. La vue de cette forteresse est saisissante par le décor sauvage et désolé qui l’entoure.

Pour atteindre la châtellenie, comme nous courons sur la rive opposée, il faut traverser, au-dessus d’un abîme, un pont suspendu dont les balancements m’inquiètent. Par un sentier pavé de gros blocs de granit usés nous arrivons au corps de garde. Il reste peu de traces du pont-levis ; partout, des décombres, des pans de murs, des rochers, des chambres seigneuriales ruinées. Sur une façade percée d’une large baie qui fut une des entrées principales, sept écussons étalent tristement leur champ vide. Plus loin les manteaux des cheminées à arcs surbaissés, à moulures cylindriques, se retrouvent à chaque étage. Certaines murailles portent des traces d’incendie. Sous les voussures des amples fenêtres, je vois les banquettes de pierre où rêvaient les châtelaines, le regard perdu dans le paysage sévère qui de toutes parts, borne l’horizon.

Au milieu des décombres je cueille quelques œillets sauvages, les seuls de cette espèce connus dans la contrée. Quel vent lointain en a porté la semence ? Les fleurs d’un rouge incarnat se balancent avec grâce parmi ces tristes murailles. L’œuvre des hommes dure peu, la nature refleurit toujours, comme une espérance.

Tout le jour, sous la pluie silencieuse et froide, je vais par les salles écroulées du vieux repaire. Quelles furent ses origines ? Nul ne sait. Chaque hiver des parties du château fort s’effondrent dans la gorge solitaire aux mugissements du vent, aux imprécations des eaux grossies qui passent.

À propos de En Limousin

En 1893, Gaston Vuillier publie dans la revue Le Tour du monde le reportage « En Limousin », qui se présente comme un carnet de route présentant les sites les plus spectaculaires de la Corrèze, son séjour l’ayant amené d’Argentat à Naves, en passant notamment par Tulle, Uzerches et Gimel.

À la riche description de paysages chaotiques, Gaston Vuillier ajoute la présence humaine à travers d’originales rencontres qui viennent conter et illustrer l’histoire de cette contrée. La Corrèze et ses vestiges façonnés par le temps, répondent à l’esthétique du Sublime et à la poétique des ruines. Cette vision, exaltée par les textes de Burke et de Kant est sensible aux déchaînements de la nature. Le paysage doit susciter l’enthousiasme, la passion et la peur. Le Sublime est ce qui nous menace dans notre intégrité physique. Plus le danger est présent, plus le paysage est sublime. Alors qu’Edmund Burke voit la terreur comme un élément nécessaire au Sublime, Emmanuel Kant parle de « choses terribles contemplées en sécurité » avant d’avancer que « le Sublime n’est pas dans la nature mais dans notre esprit ».
En Limousin, cette vision est illustrée par Gaston Vuillier. L’artiste aime à décrire la violence des cascades de Gimel, qui précipitent en leur fond les animaux imprudents. Ces chutes évoquent l’infiniment petit devant l’infiniment grand. Face à ces 42 mètres, c’est la perte de repères que fait ressentir le Sublime. C’est une contemplation des forces de la nature face à la fragilité humaine. Et, devant l’Inferno de Gimel, on ne peut que penser à l’enfer de Gustave Doré illustrant la Divine Comédie. Puis vient la puissante forteresse de Merle, ses tours et ses salles écroulées. Du haut de son promontoire, la citadelle se fait montagne, à l’image de Cavaillon et de son château des Évêques.

L’œuvre de Gaston Vuillier contribue à donner un nouveau visage au Limousin. À la douce Creuse s’ajoute désormais la dramatique Corrèze, présentant des paysages empreints de Sublime, et préparant la voie à un nouveau maître, Fritz Thaulow.

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