Spleen en Corrèze Chaque samedi...

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 14-15.

© Robert Laffont

Chaque samedi un météore à lunettes atterrissait sur le plateau de Millevaches : Chirac. Comme il était Premier ministre, une nuée de journalistes lui tournaient autour, en jouant des coudes. A leurs yeux parisiens nous étions des ploucs négligeables, c’était irritant mais enfin la présence d’un ténor de cet acabit me valait parfois la une de mon journal, au dam de Martin Malvy qui était mon chef de centre à Cahors et préméditait une carrière politique dans le Lot. Malvy est devenu député, puis ministre. Pas moi. Comment désirer être ministre quand on a enduré tant de vins d’honneur dans des salles polyvalentes et de dépôts de gerbes devant des monuments aux morts ? Pourquoi tant de braves gens convoitent-ils un siège de maire, ou de conseiller général, une vice-présidence de Chambre de commerce, une promotion dans l’Ordre national du mérite ? A quoi rime cette fringale de titres et de médailles ? C’est un mystère que la biologie cérébrale éclaircira peut-être un jour. Il me plongeait — il me plonge encore — dans la perplexité.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze (Chaque samedi...)
© Robert Laffont

L’œuvre et le territoire

Chirac : le mot le plus souvent prononcé en Corrèze, après « Qu’est-ce que tu bois ? »

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 150.

Si Denis Tillinac évoque bon nombre de responsables politiques locaux, fait état de tant et tant de vins d’honneur aux pauvres buffets dans des salles polyvalentes tristes, il est une personnalité qu’il ne pouvait manquer de présenter : Jacques Chirac, alors député de la troisième circonscription de la Corrèze, membre et président du Conseil général de la Corrèze... et futur « chef » de la « diaspora » corrézienne de Paris...

Visite de B..., le patron des socialistes locaux. Il prétend que la candidature de Chirac à la mairie de Paris va offenser les Corréziens, qu’ils se sentiront lâchés. Il prend ses désirs pour des réalités, Corrèze, chef-lieu Paris. Il existe là-bas, depuis le Moyen Age, un establishment corrézien puissant et efficace. Les Corréziens tiennent à disposer dans la capitale d’un chef qui les protège. Si possible un ministre : Jouvenel, Queuille, Spinasse, Charbonnel, aujourd’hui Chirac, demain un autre...

On trouve davantage de gens originaires de mon village à Paris que dans le village même.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 70.

À propos de Spleen en Corrèze

Le soir je hantais les bars pour distraire ma solitude. Elle m’attendait entre les quatre murs de ma chambre. Alors, j’écrivais en écoutant Elvis qui n’était pas mort. Les nuits sont longues en province. Ma plume dessinait sur le blanc d’un cahier de brouillon la valse grise des émotions qui meublent les jours d’un localier, et quelques fois le submergent. C’était une manière de journal intime, une humble brocante où des bonheurs sans suite côtoyaient des désenchantements, des exaspérations vaines, des accès de rage métaphysique. Elvis chantait For the Good Times, la pluie tombait, la ville dormait. Elle avait le sommeil lourd.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 16-17.

Spleen en Corrèze, publié initialement en 1979, constitue d’une certaine façon le journal de bord de Denis Tillinac, journal organisé autour des quatre saisons d’un journaliste-localier basé à Tulle, couvrant autant les commémorations officielles avec dépôt de gerbes que les concours de bridge ou de belotes, les faits divers ou les soirées électorales...

J’exerçais le métier de localier à l’enseigne de La Dépêche du Midi, le journal toulousain des radsocs et des francs-maçons, deux espèces en voie de disparition.

Denis Tillinac, Spleen en Corrèze, La Table Ronde, « La petite vermillon », 1997, p. 13.

Denis Tillinac se fait acerbe, cynique, désabusé... aussi bien quant à la ville de Tulle que des habitants et hommes politiques de la Corrèze :

J’en savais trop pour n’être pas incrédule.

Ce qu’on croit imputable à la médiocrité provinciale est à inscrire au débit de la nature humaine.

Cependant, le plateau de Millevaches, où une maison familiale l’accueille de temps, lui permet un certain ressourcement, de gagner en sérénité et d’exprimer son amour pour ce pays-là :

Corrèze que j’aime : désolée et frileuse, fondue dans ses gris...

Un soleil de commencement du monde étalait une blancheur floue sur le plateau. Ciel clair ; ligne brisée et sombre des sapinières...

Retour d’Ussel en fin d’après-midi. Ciel rare ; longs nuages floconneux. Bleu très pâle, laiteux. Vert sombre des collines. Du rose à l’horizon. Tout cela léger, psalmodiant.

Localisation

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