Y a pas d’bon Dieu Chaque année, le 13 mai...

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 25-26.

© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

Chaque année, le 13 mai, ils avaient coutume de se rendre à Saint-Setiers en pèlerinage sur la tombe de saint Sagittaire. Près des sources de la Vienne, à une lieue de Felletin. Fondateur de la paroisse à laquelle il donna son nom, ce grand saint s’appelle ainsi parce qu’il subit le martyre des flèches, qui se disent sagittae en latin.

Il fallait marcher deux heures par monts et vaux, à travers les bois de hêtres et les champs de bruyère. On traversait Prousergues et La Pommerie, dont toute la population grimpait de même vers la petite chapelle coiffée d’ardoise et d’un clocheton, construite une quinzaine d’années plus tôt par l’abbé Chabrerie. Comme son père nourricier ne pouvait, cette année-là, à cause de son cœur, faire à pied tant de chemin, Jeanne voulut y aller seule afin de demander au saint sa guérison. Le ciel menaçait de pleuvoir, elle emporta l’unique parapluie de la cure. Parmi des centaines d’autres pèlerins, elle écouta la messe en plein air, sous les arbres. Elle suivit la procession derrière le buste doré qui, avec ses longs cheveux, ses moustaches et sa barbe, montrait une étonnante ressemblance avec Jésus-Christ [...]

L’après-midi, elle entendit les vêpres et chanta le Magnificat. Elle fit un détour pour boire à la source dite du Saint-Homme, où elle se mouilla le visage, le cou, les mains, et remplit un flacon d’eau miraculeuse. Elle pria longtemps pour la guérison de son père. Vers cinq heures, elle prit le chemin du retour, parmi beaucoup d’autres. Se signant à chaque croix de carrefour. Chantant des chansons qui ne devaient rien à Sagittaire, Quand le tuilier s’en va-t’à Égletons, L’autre jiour io me prenavo et Can la Marguì vai o moulì. Et de rire. Et les garçons d’embrasser un peu les filles dans le cou. Les kilomètres ne lui parurent pas longs.

Lorsque le ciel commença de brunir, elle distingua au loin le clocher à deux loges de Sornac.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu (Chaque année, le 13 mai...)
© Presses de la Cité, un département de Place des éditeurs, 1993

L’œuvre et le territoire

Cette scène décrit la dévotion avec laquelle la petite Jeanne accomplit le pèlerinage sur la tombe de saint Sagittaire, et auprès de la fontaine qui lui est dédiée, à Saint-Setiers.

À propos de Y a pas d’bon Dieu

Ce roman, qui se veut inspiré de faits historiques, raconte l’histoire de Jeanne, enfant trouvée, recueillie par un curé du plateau de Millevaches, qui devient servante dans un hôtel de Sornac, en Corrèze. Un jour, un coiffeur de La Courtine la demande en mariage, sans que cela suscite son enthousiasme...

Elle se dégagea et le quitta, lui lançant un regard soupçonneux. Elle se demanda s’il ne méditait pas de l’embaucher dans sa boutique, à La Courtine, qui avait mauvaise réputation à cause d’un dicton : Qui va à La Courtine, mal y dîne.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 53.

Sans illusions, elle accepte sa proposition et part pour ce vieux petit bourg. C’est à cette époque que de nombreux soldats russes, échauffés par la Révolution bolchévique dont on craint voir les idéaux prospérer parmi l’armée française, sont éloignés du front et envoyés en Creuse. Le destin de Jeanne rencontre alors celui d’un des meneurs de la mutinerie de la Courtine.

Dans son récit documenté de l’événement, le journaliste Pierre Poitevin évoque cette histoire :

Avec les derniers mutins, leur chef Globa est arrêté par trois lanciers loyalistes, loin du camp, sur la route de Saint-Setiers, alors qu’il tentait de s’enfuir avec quelques autres membres du Soviet. Sous bonne escorte, il est conduit à La Courtine, en passant par Sornac. Il n’opposa pas de résistance. Mais quelle ne fut pas la surprise des personnes présentes de voir dans la petite troupe des prisonniers une femme française. Cette dernière, bien connue à La Courtine, était mariée et son mari combattait sur le front. Dès avant la bataille, elle avait été rejoindre Globa dans le camp et elle partageait sa vie. Lorsque le meneur fut pris, en arrivant à La Courtine, par un chemin dérobé, elle regagna son domicile.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 157.

Localisation

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