La Modiste du puits Saint-Antoine Chanteloube dominait...

Michel Blondonnet, La Modiste du puits Saint-Antoine, Albin Michel, 2015, p. 12-15.

© Albin Michel

Chanteloube dominait d’un côté la vallée de la Creuse et de l’autre le bassin houiller. De là-haut, on embrassait du regard les installations minières, du Puits Sainte-Barbe jusqu’à celles du puits de Fourneaux, en passant par celles du Puits Saint-Antoine et du Puits Robert. Les cheminées — rondes ou carrées — étaient impressionnantes, notamment celles des usines d’agglomérés, d’où sortaient annuellement plus de cinquante mille tonnes de briquettes, destinées principalement aux compagnies de chemins de fer. L’une d’elles venait de démarrer la fabrication de petits boulets ovoïdes, pour les particuliers.
Leur café avalé, les femmes firent un brin de toilette puis enfilèrent une robe noire tombant aux chevilles, robe par-dessus laquelle elles passèrent un gilet, orné de six boutons blancs. Avant de sortir, elles chaussèrent leurs sabots et ajustèrent leur ravissant chapeau noir, décoré de rubans agencés avec goût — tout aussi noirs. C’est à cause de ces couvre-chefs que les trieuses de charbon de la mine de Lavaveix avaient été affublées du surnom de « modistes ». Coincée sous leur chapeau, une serviette — à carreaux, le plus souvent — venait compléter leur tenue de travail. Elle leur couvrait la nuque et les cheveux, les protégeant ainsi, autant que faire se pouvait, de cette poussière de charbon, qui ne demandait qu’à s’introduire par chaque pore de la peau.

[...]

Chanteloube était l’un des plus gros hameaux des environs. Il avait sa propre église, érigée au début du XVe siècle. Elle trônait au milieu d’un cimetière, dont le mur d’enceinte était écroulé par endroits.
Celles et ceux qui travaillaient au Puits Robert coupaient par le chemin du Patural Blanc. Les autres descendaient vers la route d’Aubusson, qu’ils traversaient pour rejoindre le Puits Sainte-Barbe ou le Puits Saint-Antoine.
Au fur et à mesure que l’on se rapprochait du carreau de la mine, les groupes s’agrégeaient. Une file ininterrompue cheminait sur l’artère principale, déjà largement encombrée de carrioles, car c’était jour de marché, à Lavaveix. Des mineurs s’arrêtaient dans les cafés pour faire leur provision de tabac à rouler, à priser ou à chiquer. Certains en profitaient pour se jeter un verre derrière la cravate, un peu d’eau-de-vie, de quoi se « fouetter les sangs ». [...] Marthe et Alphonsine durent patienter à la voie ferrée, pour laisser passer un convoi chargé de charbon. Lorsqu’elles arrivèrent à leur poste de triage, un homme, qui se tenait sur une passerelle, tira un oignon de son gousset et leur fit remarquer qu’elles avaient deux minutes de retard.

[...]

Marthe saisit une massette et suivit sa mère dans le grand bâtiment. Des wagonnets circulaient sur une voie de chemin de fer de type Decauville — située en contre-haut —, et venaient vider leur chargement de charbon dans des goulottes spécialement conçues à cet effet. Chaque déversement générait un abondant nuage de poussière, lequel n’avait pas le temps de s’estomper qu’un autre wagon basculait sa cargaison à son tour, si bien que les modistes se démenaient du matin au soir au milieu d’une myriade de particules noirâtres en suspension.
Marthe et sa mère s’affairèrent sans répit toute la matinée. Elles remplirent tour à tour leur brouette, en mettant de côté les cailloux, qu’elles devaient ensuite évacuer sur un terrain vague en face du bâtiment de triage. La houille, elle, terminait sa course dans des wagons — standards ceux-là — qui seraient expédiés vers Aubusson ou au nord de la Creuse, et même à Limoges, en empruntant le réseau ferré de la Compagnie d’Orléans.

Michel Blondonnet, La Modiste du Puits Saint-Antoine (Chanteloube dominait...)
© Albin Michel

L’œuvre et le territoire

Cet extrait décrit le cadre de vie immuable de Marthe, partagé entre le bourg de Lavaveix, ses différents puits de mine, et le village de Chanteloube.

Les détails apportés par l’auteur permettent de localiser précisément ce hameau fictif à l’emplacement du village de Chantaud, situé sur la commune de Saint-Martial-le-Mont, à quelques centaines de mètres du bourg de Lavaveix-les-Mines, dominant bien le bassin minier d’un côté et la vallée de la Creuse de l’autre. Ce hameau est toujours relié à Lavaveix par des chemins qui descendent le coteau pour desservir les différents puits de mines.

L’exploitation du charbon impacte profondément le paysage et la vie économique locale, faisant de l’ancien hameau de La Vaveix une cité ouvrière peuplée à cette époque de 3500 âmes. Les mines de charbon de la Creuse contribuent alors au développement des échanges commerciaux autour du Limousin, notamment par le biais du chemin de fer en plein essor.

L’auteur évoque l’urbanisme de Lavaveix, qui a en plusieurs endroits conservé jusqu’à nos jours cette physionomie particulière, typique des cités minières, singulière en Limousin. Logements en brique, bâtiments collectifs de la Compagnie des Houillères d’Ahun et accidents topographiques continuent de témoigner de l’activité industrielle révolue.

À propos de La Modiste du puits Saint-Antoine

L’intrigue du roman débute à l’automne 1893 à Lavaveix, au cœur du petit bassin minier d’Ahun, en Creuse, et dépeint la vie de la famille Bussière. Marthe, la plus jeune des filles, est « modiste », préposée au triage du charbon au puits Saint-Antoine, tout comme sa mère Alphonsine. Bonne élève et passionnée de littérature, Marthe rêve à d’autres horizons mais les moyens de sa famille ne lui ont pas permis de donner suite à ces prétentions. La bourgade et le carreau de mine de Lavaveix, les berges de la Creuse demeurent le cadre de son quotidien.

Le destin de la jeune modiste est bouleversé quand sa tante, Clarisse, employée au cabaret du Moulin Rouge, lui propose de découvrir la vie parisienne. Quittant sa terre natale, Marthe s’introduit vite dans les cercles mondains et artistiques du Tout-Paris, aux perspectives autrement plus affriolantes. Mais la nostalgie de la mine est obsédante ; la jeune fille demeure tiraillée entre les lumières de la capitale et les paysages de son enfance creusoise...

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