Faits divers Ceux qu’on n’a pas domptés

3 œuvres

L’œuvre et le territoire

« Ceux qu’on n’a pas domptés », ce sont les mutins de La Courtine, ces soldats russes qui souhaitent rentrer dans leur pays, en 1917, à l’annonce de la Révolution de février et qui, suite à l’échec sanglant de l’offensive Nivelle, sont retirés du front par crainte d’une propagation des idées révolutionnaires.

Cette nouvelle apparaît construite à la façon d’un script, écrite en séquences cinématographiques ; Henri Barbusse, après avoir présenté dans l’incipit la scène du « massacre », propose un long flashback qui nous emmène en Russie pour assister à l’enrôlement de ces soldats, avant de nous esquisser leur voyage, leur vie au front...

Mais, alors que ces soldats russes expriment déjà leur souhait de rentrer chez eux à la découverte de la révolution de février, « on pensa à les pousser dans une action militaire qui constituerait une grande diversion utile à tous égards ».

C’est pourquoi on lança la 1re Brigade du corps expéditionnaire russe à l’assaut du fort de Brimont. Les Russe traversèrent vingt-six lignes de fer barbelé, occupèrent les villages jusqu’au pied du fort de Brimont. Mais ils ne purent prendre celui-ci, les troupes françaises n’ayant pas collaboré à l’action par l’envoi de renforts, comme cela avait été convenu. Finalement, les Russes durent se retirer, sans autre résultat que d’avoir perdu soixante-dix pour cent de leur effectif.

Les autorités françaises décident alors d’éloigner ces soldats du front ; ils seront amenés à La Courtine, en Creuse. Mais l’« agitation » ne cesse pas pour autant : organisés en Soviet, ils refusent les ordres et demandent d’être renvoyés en Russie (cf. la notice « Comme rien ne vient à bout... »).

Henri Barbusse fait alors des mutins de La Courtine des précurseurs de la non-violence de Gandhi :

Les soldats russes ont hésité, ils ont discuté. Puis, bien que le mot de Révolution Russe les brûlât et que leurs cœurs fussent gagnés, ils n’ont pas agi en impulsifs, ni même en fanatiques. Ils n’ont pas été agressifs. Ils ont opposé l’inertie, et se sont laissés tuer — exactement comme l’ont fait quelques années plus tard les Hindous de Gandhi lorsqu’ils ont présenté leurs corps nus aux mitrailleuses, aux bombes et baïonnettes anglaises.

Avant de revenir au bombardement des mutins, Henri Barbusse insiste sur la complicité des autorités russes, plus particulièrement sur le rôle joué par Kerenski, alors ministre de la Guerre du second gouvernement provisoire :

Les autorités françaises disent aux autorités russes : « Reprenez-les chez vous, ou bien matez-les et nous vous aiderons. ». Mais, là-bas, dans un palais-frère, Kerenski a encore plus peur que les Français, de ces soldats de l’Idée. Ce dirigeant de la révolution a toujours eu peur de la révolution. Il ne se soucie pas de rapatrier des révolutionnaires. Il tergiverse, selon sa coutume, puis, pour toute réponse, il envoie des renforts sûrs à la 2e Brigade, ennemie de la 1re.

À propos de Faits divers

Peut-on éviter en partie la souffrance qu’il y a ? Si cette vie comporte des souffrances évitables, elle est mal faite.

Publié en 1928 chez Flammarion, Faits divers est un recueil de textes d’Henri Barbusse. Mais le titre ne doit pas induire le lecteur en erreur : il ne s’agit pas ici de faire diversion, pour paraphraser Bourdieu, mais bien de revenir sur des événements tragiques, révoltants... afin d’éveiller les consciences, dans une perspective révolutionnaire.

Ainsi, Henri Barbusse précise son projet dès le début de sa dédicace, intitulée « Deo ignoto » :

Je n’apporte ici que des faits divers. Je n’ai rien inventé de ces histoires ; j’en ai pris la matière, et même la forme, dans ce que j’ai vu moi-même, ou bien dans ce que j’ai recueilli de source sûre. Je les ai à peine « romancées », comme on dit aujourd’hui. Parfois, j’ai exposé l’information tout crûment ; d’autres fois, j’ai discrètement couvert les détails d’un peu de fiction. Je n’ai presque jamais changé les noms des hommes sur les acteurs.

Puissent ces notations, pêchées au hasard, par places, dans l’effrayante civilisation contemporaine, habituer quelques lecteurs à l’invraisemblance du vrai, et ouvrir à l’opinion publique endormie en de béates légendes, des perspectives sur la figure réelle de notre XXe siècle, qu’on peut appeler l’Âge de l’or, ou de l’acier, ou du jazz-band, mais qu’on peut appeler surtout : l’Âge de sang !

Puissent-elles, enfin, allumer quelque étincelle de colère et de haine contre des responsables qu’on connaît par leurs noms propres (si on peut s’exprimer ainsi), et surtout contre le régime d’écrasement méthodique qui suscite tant d’abominations à la face du ciel.

Dans la même série Faits divers