Cette merveilleuse image brisée du jardin

Marie-Noëlle Agniau, « Cette merveilleuse image brisée au jardin » in Rue(s) d’enfance(s), L’Indicible Frontière, n° 6-7, 2005, p. 79-81.

© L’Indicible Frontière

Cette merveilleuse image brisée au jardin

La rue que tu traverses, main dans la main avec toi, la rue que tu viens voir sans cesse comme un enfant, s’arrête là, au 115, deuxième étage, appartement 204.

C’est ici, je ne sais par quelle espèce d’accident, que j’ai perdu le sens de la musique. Depuis mon oreille est sourde. À toute forme de musique. J’ai perdu mon oreille. Haine de tout ce qui est musique. Ou paresse. Je ne sais quelle hypothèse retenir. Ou la haine ou la paresse.

Haine de la musique.

J’ai perdu mon oreille dans cet appartement. Je ne sais pas dans quelle pièce, sous quel meuble, derrière quelle porte. À moins que ce ne soit dehors. Dans la marche du monde. Les bruits de la ville derrière la fenêtre. J’ai beaucoup marché dans cette rue. Attachant mon regard aux vieux immeubles, aux façades délabrées, aux numéros qui jalonnaient mon chemin. Aux oiseaux, très tôt le matin, qui me précédaient d’un joyeux temps et de faible lueur. Nous étions là quelques rares, infatigables. Aux noms des impasses qui conduisent inéluctablement aux voies ferrées. Mais surtout l’Impasse de la baleine. J’imaginais très bien qu’au fond de cet endroit, chemin qui ne mène nulle part, gisait la baleine, échouée. Seule. Vue de personne. Là pourtant, tandis que moi, j’avais semble-t-il perdu pour toujours mon oreille. Là-bas. Dans un lieu connu d’elle seule. Chez-moi peut-être. Mon ouïe d’archéologique poisson. Mon goût pour la musique.

Je connais bien cette rue.

Je peux dire que je l’ai dans les jambes, l’aller-retour des jambes. L’aller-retour. Je peux dire que je l’ai en tête. Devenue mémoire. Je peux la voir sans cesse, circuler avec elle. Et quand je passe par là, je me rappelle toujours qu’elle était ma longue et bénéfique marche. Toujours seule mais toujours profondément accompagnée. Il y avait toi, il y avait parler. Il y avait toute une langue, toute une respiration, tout une place pour tout. Cette rue me ressemblait, par hasard, elle était mienne. Aventure, mémoire du corps, de toutes ses voix, hautes et plus basses, marmottantes, folles ou presque aux yeux des autres. Je n’y connais personne. Je faisais du bruit en marchant. Aller-retour, chemin de ville, absence de la musique. Comme si la perte de mon oreille était passée, comme par magie ou mauvais sort peut-être, un sort de mauvaise voisine, dans un regain du corps. Regain de voix. À nouveau l’être par les jambes. Une autre manière de gagner l’excroissance du monde. Je marche mais je n’entends plus. Haine de la musique ou paresse. Quand je pense à cette rue et son là-bas, un chez-soi sobre, plutôt comme un refuge, une courte halte, un lieu véritablement de passage, je n’entends rien. Pas de bruit, simplement le silence de la marche. L’aller-retour du dedans et du dehors. Absence de la musique, souvenir d’elle, j’entends juste quelques interférences : des cris de femme et des cris d’enfant, une machine à laver. De ma fenêtre, je voyais les trains passer. Souvenir d’elle. Troublée, tremblée. Cette pauvre conscience d’avoir un jour aimé passionnément la musique. Passion suspecte. Parfois un chat miaulait sur le rebord de la fenêtre. J’étais si peu. Depuis mon oreille est restée coincée dans la porte de l’ascenseur. Le mal que j’ai semble léger. Perte d’une habitude. J’ai laissé au 115 rue Aristide Briand mon peu de courage pour tenir tête à la musique. Je n’ai plus de force pour elle, plus d’énergie, plus de dedans. Aucun ordre intime. J’étais vaincue. […]

Marie-Nöelle Agniau, « Cette merveilleuse image brisée au jardin »
© L’Indicible Frontière

L’œuvre et le territoire

Marie-Nöelle Agniau évoque ici la rue Aristide-Briand à Limoges, rue d’enfance de son compagnon Laurent Bourdelas, dans le cadre des numéros 6 et 7 de la revue L’Indicible Frontière sur le thème des rues de l’enfance.

Bonus

  • MP3 - 5 Mo
    « Cette merveilleuse image brisée au jardin » lue par Marie-Nöelle Agniau
    Enregistrement : CRL en Limousin
    © L’Indicible Frontière

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