La Carte et le Territoire Cela faisait...

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010, p. 412-414.

© Michel Houellebecq et Flammarion

Cela faisait plus de dix ans que le portail sud de son domaine, celui qui donnait sur le village, n’avait pas été actionné ; il s’ouvrit, pourtant, sans difficulté, et Jed se félicita, une fois de plus, d’avoir fait appel à cette entreprise lyonnaise qui lui avait été recommandée par un ancien collègue de son père.

Il ne se remémorait que vaguement Châtelus-le-Marcheix, c’était dans son souvenir un petit village décrépit, ordinaire de la France rurale, et rien de plus. Mais, dès ses premiers pas dans les rues de la bourgade, il fut envahi par la stupéfaction. D’abord le village avait beaucoup grandi, il y avait au moins deux fois, peut-être trois fois plus de maisons. Et ces maisons étaient pimpantes, fleuries, bâties dans un respect maniaque de l’habitat traditionnel limousin. Partout dans la rue principale s’ouvraient les devantures de magasins de produits régionaux, d’artisanat d’art, en cent mètres il compta trois cafés proposant des connexions Internet à bas prix. On se serait cru à Koh Phi Phi, ou à Saint-Paul-de-Vence, bien plus que dans un village rural de la Creuse.

Un peu sonné il s’arrêta sur la place principale, et reconnut le café qui faisait face à l’église. Il reconnut, plutôt, l’emplacement du café. L’intérieur, avec ses lampadaires Art Nouveau, ses tables de bois sombre aux piètements de fer forgé, ses banquettes de cuir, voulait manifestement évoquer l’ambiance d’un café parisien de la Belle Époque. Chaque table était cependant équipée d’une station d’accueil pour laptop avec écran 21 pouces, prises de courant aux normes européenne et américaine, dépliant indiquant les procédures de connexion au réseau Creuse-Sat — le conseil général avait financé le lancement d’un satellite géostationnaire afin d’améliorer la rapidité des connexions Internet dans le département, apprit Jed à la lecture du dépliant. Il commanda un Menetou-Salon rosé, qu’il but pensivement en songeant à ces transformations. À cette heure matinale, le café était peu fréquenté. Une famille de Chinois terminait son breakfast limousin, proposé à 23 euros par personne, constata Jed en consultant la carte. Plus près de lui, un barbu costaud, les cheveux rassemblés en une queue de cheval, consultait distraitement ses mails ; il jeta un regard intrigué à Jed, fronça les sourcils, hésita à s’adresser à lui, puis se replongea dans son ordinateur. Jed termina son verre de vin, ressortit, demeura quelques minutes pensif au volant de son SUV électrique Audi — il avait changé trois fois de voiture au cours des vingt dernières années, mais était resté fidèle à la marque au volant de laquelle il avait connu ses premières vraies joies automobiles.

Pendant les semaines qui suivirent, il explora doucement, par petites étapes, sans vraiment quitter le Limousin — sauf un bref passage en Dordogne, un autre encore plus bref dans les monts du Rodez — ce pays, la France, qui était indiscutablement le sien. La France, de toute évidence, avait beaucoup changé. Il se connecta à Internet, de nombreuses fois, il eut quelques conversations avec des hôteliers, des restaurateurs, avec d’autres prestataires de service (un garagiste de Périgueux, une escort-girl de Limoges), et tout le confirma dans la première impression, fulgurante, qui l’avait saisi en traversant le village de Châtelus-le-Marcheix : oui, le pays avait changé, changé en profondeur. Les habitants traditionnels des zones rurales avaient presque entièrement disparu. De nouveaux arrivants, venus des zones urbaines, les avaient remplacés, animés d’un vif appétit d’entreprise et parfois de convictions écologiques modérées, commercialisables. Ils avaient entrepris de repeupler l’hinterland — et cette tentative, après bien d’autres essais infructueux, basée cette fois sur une connaissance précise des lois du marché, et sur leur acceptation lucide, avait pleinement réussi.

Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire (Cela faisait...)
© Michel Houellebecq et Flammarion

L’œuvre et le territoire

Après avoir décidé de venir finir sa vie à Châtelus-le-Marcheix, il reste enfermé pendant dix ans dans son domaine creusois. Finissant par en sortir, il découvre ébahi que le village a bien changé...

À propos de La Carte et le Territoire

La Carte et le Territoire décrit le parcours biographique et créatif de Jed Martin, un artiste français qui rencontre Michel Houellebecq en Irlande afin de lui demander d’écrire le texte d’un catalogue d’exposition, et qui signe son portrait peint. Michel Houellebecq a donc l’occasion de décrire une version en partie fictionnelle de lui-même, sous un jour parfois peu avenant de misanthrope. Jed Martin, d’après Michel Houellebecq, « consacra sa vie à la reproduction de représentations du monde, dans lesquelles cependant les gens ne devaient nullement vivre ».
On retrouve dans ce roman l’écriture simple et concise de l’auteur, ainsi que sa description réaliste, froide et parfois cynique des rapports homme/femme, des liens père/fils et du milieu de l’art contemporain.

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