Gerbe baude Ce n’était pas...

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 129-130.

© Maiade éditions

Ce n’était pas là un festin ordinaire. C’était gerbe-baude, la fête ancienne où se célébrait le triomphe du paysan qui termine la récolte la plus importante de l’année, et aussi le moment du meilleur repos, celui où les membres fatigués se détendent sans faiblir, encore tout chauds de l’effort. Cette année-là, le triomphe du travail aidait à supporter la défaite des armes. Les hommes regardaient parfois leurs mains lentes et sûres comme des outils du destin. Eux-mêmes étaient là, solides, nécessaires, inexorablement lents et sûrs.
Tant qu’ils étaient là, tout n’était pas perdu. Leurs paumes rugueuses avaient à peu près la couleur des chemins d’argile et de rocaille qui menaient à leurs champs. Ils ne connaissaient pas la défaite, eux. Par petites étapes patientes, ils avaient semé, puis moissonné et engrangé le blé. Il fallait bien donner sa nourriture au monde. Maintenant, ils s’étaient assis là, autour de cette table de chêne, avec un calme et une pesanteur qui rendaient le spectacle fascinant. [...] Eux qui avaient dépouillé les grandes étendues fauves demeuraient sans orgueil. Ils vivaient sur cette terre, ils y travaillaient, ils s’y réjouissaient selon les rites qui s’étaient imposés à leur race imperceptiblement, par une sédimentation intérieure poursuivie pendant des millénaires. Rien, chez eux, ne voulait être pittoresque ; tous leurs mouvements étaient rigoureusement utiles et raisonnables, ternes. Parfois, ce jour-là, ils échangeaient un regard d’étonnement rêveur. Un instant, ils se rappelaient qu’il y avait quelque part dans le pays cet homme qui fuyait. Un homme dont ils ignoraient l’origine, un homme qu’ils avaient vu travailler avec une déraisonnable prodigalité de gestes ; un homme surtout qui, sans avoir été saisi par les engrenages connus de l’avarice ou de la vengeance, venait de commettre un meurtre, c’est-à-dire de se fermer au-dehors, de s’interdire à tout jamais la bonne sécurité de la maison et des présences amies. [...] Ces deux hommes, le tueur et le tué, ils les avaient connus, ils avaient travaillé avec eux. Cela paraissait incroyable ; il fallait pourtant l’accepter.

Georges Magnane, Gerbe baude (Ce n’était pas...)
© Maiade éditions

L’œuvre et le territoire

La gerbe-baude est la fête de fin de moisson que tous les paysans attendent avec impatience. Un moment convivial et joyeux qui les réunit tous autour de délicieux plats et boissons. Cette année-là, Olivier, le parisien mystérieux, hante les pensées des convives...

À propos de Gerbe baude

Été 1940. Entraîné dans la débâcle, Olivier, un jeune citadin, est embauché dans une ferme du Limousin et suscite bientôt admiration et jalousie pour sa force et son acharnement au travail. Mais quel est donc le secret qu’il semble traîner derrière lui et qui le met en marge de la société paysanne, effarouchant même l’imprévisible Rina, d’abord séduite par cet homme différent ?
A la veille de la gerbe-baude, le grand repas qui fête la fin des moissons, un corps est retrouvé dans l’étang. Le coupable est tout trouvé, d’autant que, sans même savoir de quoi on l’accuse, le garçon a pris la fuite à l’approche des gendarmes. Alors, s’excluant lui-même pour une faute passée qui le hante, il va vivre traqué dans la forêt, affamé, épuisé, au bord de la folie, poursuivi davantage par un remords que par les hommes. Et quand on découvre qu’il n’est pour rien dans le crime dont on l’accuse, il est trop tard…

Maiade éditions

Gerbe baude est structuré en deux parties complémentaires. La première présente le héros et le drame par une succession de monologues, technique en vogue dans la littérature américaine de l’époque, et la deuxième décrit la dérive psychologique d’Olivier.
L’intrigue prend vie dans et autour du village natal de Georges Magnane qui choisit de mettre l’accent sur la ruralité ainsi que sur les personnages pittoresques qu’il a côtoyé lors de ses séjours en Haute-Vienne. Le conflit entre paysans et citadins est un thème omniprésent dans ce roman. Cette confrontation difficile entre les habitants de la campagne et ceux des villes pousse les paysans à être extrêmement méfiants envers ces hommes aux « vêtements trop bien repassés » ; la méfiance devient si forte qu’elle mène à l’exclusion.

On aurait dit un gars des villes et pas des plus francs. Pas tout à fait une gouape, non. Plutôt un de ces acrobates qui se montrent sur les planches, à demi nus, les jours de frairies, et qu’on retrouve dans les cafés avec des vêtements trop bien repassés, qui les déguisent.

Georges Magnane, Gerbe baude, Maiade éditions, 2014, p. 82.

Georges Magnane a également écrit le scénario de l’adaptation cinématographique de son roman, Nuit sans fin (1947), réalisée par Jacques Séverac qui a tourné notamment à Eymoutiers.

Initialement publié par la NRF en 1943 et épuisé depuis de nombreuses années, Gerbe baude et réédité par Maiade en 2014.

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