Les Hommes forts Ce fut plusieurs années...

Georges Magnane, Les Hommes forts, Le Dilettante, 2014, p. 25-27.

© Le Dilettante

Ce fut plusieurs années plus tard que je connus vraiment un homme fort. Non plus un héros à peine dégagé des livres d’images, mais un robuste garçon bien vivant et qui avait juste un an de plus que moi.
Je commençai par détester son nom. Au L.U.C.(Limoges Université Club), où je m’entraînais les matins du jeudi et du dimanche, il passait pour un véritable dieu. J’avais alors un peu plus de dix-huit ans ; je faisais le lancement du poids, les sauts et le huit cents mètres, quelquefois aussi le cent mètres dans les équipes de relais. J’étais assez fier de mes aptitudes multiples. Mais s’il m’arrivait un jour, dans un suprême effort, de sauter ou de lancer quelques centimètres plus loin que d’habitude, l’entraîneur, un grand bonhomme maigre et vif, qu’un œil de verre forçait à grimacer et à larmoyer sans cesse, me tapotait simplement sur l’épaule et disait : « Pas mal ! Pas mal ! Mais Quercy, du Stade olympique, saute six mètres cinquante, lance à plus de douze mètres, court le cent mètres en onze secondes. Et c’est un scolaire aussi. Tu es barré. » Je m’en allais en grondant : « Barré ! Au diable leur Camembert ! » Ce Quercy appartenait en effet à l’institut d’Alembert, que nous appelions la boîte à camemberts, à cause de son nom, je le crains, et aussi à cause de la forme étonnante, ronde et plate, des casquettes de ses élèves. Comme mon entraînement de rugby se prolongeait jusqu’à la fin du printemps, je fus un des derniers, dans l’équipe d’athlétisme, à contempler les exploits de Quercy. Je n’en ignorais d’ailleurs rien. Tous les petits camarades et particulièrement ceux à qui mes modestes succès portaient ombrage, s’écriaient à chaque instant : « Ah ! mon vieux, il faut que tu voies Quercy ! Quel athlète ! Il gagnerait n’importe quelle épreuve avec deux mois d’entraînement. Et beau avec ça ! Un dieu, un véritable dieu ! Quand il paraît sur le terrain, on applaudit rien qu’à le voir. » J’enrageais.

Georges Magnane, Les Hommes forts (Ce fut plusieurs années...)
© Le Dilettante

L’œuvre et le territoire

Cet extrait évoque le sentiment de jalousie éprouvé par Jacques envers Quercy alors qu’il ne l’a pas encore rencontré. Ce sentiment, malgré l’amitié qui liera les deux hommes par la suite, ne se dissipera jamais totalement.

À propos de Les Hommes forts

Georges Magnane met en scène deux jeunes athlètes et lettrés limousins, Jacques et Quercy. S’ils se trouvent initialement dans une situation de compétition et de concurrence, les deux protagonistes vont se rapprocher, devenir ami, grâce à leur goût du sport. Pourtant, les rapports entre les deux amis se dégradent à chacune de leurs rencontres. Jacques, n’étant pas indifférent aux charmes de la compagne de son ami Quercy, est déçu par les attitudes de celui-ci envers elle et envers leurs camarades d’aviron.
Ce roman placé sous le signe du sport est également un roman d’amour impossible. Les personnages qui semblent forts, voire invincibles, sont en fait dévorés par des drames intérieurs qu’ils cachent sous un masque qui peut voler en éclat à tout instant.

Les Hommes forts est l’exaltation de l’amour du sport. Georges Magnane, à travers ce roman sportif, exprime sa propre passion pour le sport qu’il a exercé depuis l’enfance. Par des descriptions riches et minutieuses de la pratique de l’aviron, sport préféré de l’auteur, ce roman permet au lecteur de s’immerger dans la réalité de l’effort sportif et mental des rameurs, de ressentir l’adrénaline de la compétition et la déception et la colère que l’échec entraîne.

Publié en 1942 chez Gallimard et épuisé depuis de nombreuses années, Les Hommes forts est réédité au Dilettante en 2014.

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