Carnaval

Marie-Noëlle Agniau, Le Tumulte et la Faim : journal d’une lectrice remise au monde, L’Harmattan, 2011, p. 71-73.

© Éditions L’Harmattan

Imaginez la scène : vous êtes un enfant. Un tout jeune garçon ou bien une petite fille. Je ne sais pas quel âge vous avez. Peut-être cinq ans. Peut-être un peu plus. Quelqu’un vous donne un ballon. Un ballon gonflable au bout d’une ficelle. C’est la fête. On se lance des confettis. C’est peut-être Carnaval. Applaudissements. Vous tenez le ballon très fort dans la main. Vous courez. De toutes vos forces. Vous courez. Et même si vos forces sont celles d’un enfant, elles sont les puissantes forces de l’enfant. Vous courez en tous sens. Le ballon joue avec le vent. Vous jouez avec le ballon. Vous pensez qu’il ne faut surtout pas lâcher le ballon. Vous sentez dans le poing serré de la main la responsabilité qui vous incombe : elle vous incombe pour toujours. Ne pas lâcher le ballon. Cette responsabilité vous honore. Vous mesurez votre pouvoir. Vous l’éprouvez. Il est total. C’est un beau pouvoir.

Vous pensez qu’en vous donnant le ballon, cette personne, moi peut-être, vous a bien recommandé de ne pas lâcher le ballon. De ne pas ouvrir la main. Elle n’a pas dit pourquoi. Vous comprenez vite : il est si léger. Vous courez encore. Cela vous plaît. C’est comme si vous teniez le monde. Parfois vous changez de main : le monde hésite. Vous courez à nouveau. Et vous êtes peut-être un peu moins habile, un peu moins agile, de cette main-là. Peu importe. Vous êtes immense, cela vous suffit.

En courant soudain, quelque chose vous inquiète. Ce n’est pas même une idée. Non, juste une sensation, un trouble, un frémissement, votre main qui commence à trembler. C’est une sorte de démangeaison. Très discrète d’abord. Comme si on vous soufflait quelque chose. Un secret. Un étrange secret. Le pouvoir que vous pensiez avoir est encore plus puissant. Et cette puissance est insoupçonnée. Vous êtes désormais à sa recherche. Votre main continue de trembler. De frémir. Elle sent. Elle sait déjà. Elle sait avant vous. Elle sait depuis toujours que vous allez lâcher le ballon. Comme ça. À peine par inadvertance. Vous voulez qu’il s’envole. Non pas comme la preuve de votre maladresse ou de votre enfance malicieuse et têtue. Non : vous voulez qu’il s’envole et vous allez le faire pour sentir en vous, dans votre cœur d’enfant, la puissance nue de l’abandon.

En lisant, en écrivant, en vivant : les métaphores nous viennent. Qu’est-ce que lire et écrire ? Qu’est-ce que vivre ? Ces questions sont celles de la littérature : en lisant, nous tenons le ballon. Nous sommes immenses. Il nous faudrait lâcher. En écrivant, nous tenons le ballon. Nous hésitons avec le monde. Il passe d’une main à l’autre. C’est comme un jeu. Notre jeu. Il nous faudrait lâcher. En vivant, nous tenons le ballon. Très fort et plus fort encore. Il nous faudrait lâcher au lieu d’avoir peur.

Cette innocence n’est pas idiote. Et c’est elle qui manque le plus au moment de mourir.

Marie-Nöelle Agniau, Le Tumulte et la faim : Journal d’une lectrice remise au monde (Carnaval)
© Éditions L’Harmattan

L’œuvre et le territoire

Ce texte est venu à l’auteur lors d’un carnaval à Limoges, au Champ-de-Juillet.

Le Tumulte et la Faim : journal d’une lectrice remise au monde rassemble des chroniques en prose sur ce que représentent la lecture et l’écriture pour Marie-Noëlle Agniau.

Bonus

  • MP3 - 7.6 Mo
    « Carnaval » lu par Marie-Nöelle Agniau
    Enregistrement : CRL en Limousin
    © Éditions L’Harmattan

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