La Pierre à boire C’étaient les lundis...

Gérard Laplace, La Pierre à boire, Orizons, 2008, p. 98-99.

© Orizons

C’étaient les lundis en fin d’après-midi. Si les conditions d’humeur et de météores étaient favorables, j’enfourchais mon VTT pour rejoindre la gare de Saint-Sulpice, éclaboussée en octobre par le flamboiement des douze ginkgo. Je portais un blouson court avec une grosse fermeture éclair, montant haut et que j’actionnais souvent selon le type d’effort et la position du braquet. Il fallait franchir l’Ardour. J’avais un sac à dos que je pouvais crocheter à la ceinture. Je quittai les vicinaux pour des chemins empierrés, le long desquels fleurissaient des ajoncs, même en décembre, la fougère s’écroulait sur les talus, je rencontrais quelques chevreuils et des oiseaux de proie dans des ciels drapés de haut, je passais par Puivert, Villevoux, le Moulin du Theil, la Thierre. Dans la micheline je pendais mon vélo au crochet, parfois à côté de celui de cette haute sylphide nordique que les voyageurs regardaient chaque jour dévaler en courant les escaliers claquants de la gare de Limoges et il se trouvait quelques étudiants, des garçons au verbe leste pour lancer : « celle-là, tu peux toujours essayer de la suivre ». Je pouvais penser que ça s’adressait à moi, puisque j’étais l’autre cycliste et entendais le défi dans le mot « suivre ». Je ne la suivis pas. C’était exaltant de décrocher le cycle, de traverser le grand hall très fréquenté, d’éprouver cette ivresse du pédalage aérien dans la ville, de survoler, de prendre des raccourcis comme de traverser les places humides par le milieu, de dégringoler les escaliers, j’étais toujours un peu délinquant sur cette monture. J’arrivais essoufflé au pied des marches ; là commençait une Occitanie, un territoire recouvert, enseveli, pour le songe et mes ailleurs.
« Chabatz d’entrar », finissez d’entrer, la formulette bien connue était encore de mise au seuil de cette salle à néons où l’on savait lire les coblas de Guy d’Ussel et de Bernard de Ventadour.

Gérard Laplace, La Pierre à boire (C’était les lundis...)
© Orizons

L’œuvre et le territoire

Cet extrait décrit le voyage régulier que le narrateur fait de Saint-Sulpice-Laurière à Limoges, mêlant vélo et train.

À propos de La Pierre à boire

La Pierre à boire est le premier roman publié de Gérard Laplace. Le narrateur se livre à des descriptions de territoires et des saisons mêlées au récits de ses rencontres et de ses amours.

Naïf et subjugué, le narrateur de La Pierre à boire est un raporta au village ; le premier à s’être agrégé, venu d’ailleurs. Les lieux qu’il traverse lui procurent mille occasions d’attiser ses passions ordinaires pour les paysages décousus, les mégalithes, les fontaines et les créatures qui semblent les hanter.
« Pays d’oïl, Pays d’oc »... C’est une curieuse façon de dire, aujourd’hui, mais ce rêveur de langage, saute-frontière, dit curieusement les choses ou les laisse dire par la mention des couleurs, les titres des livres, les découvertes d’anagrammes et de langues perdues. Les lieux-dits acheminent les récits, croit-il...

(Éditions Orizons)

Bonus

  • MP3 - 2.4 Mo
    Cet extrait de La Pierre à boire (C’était les lundis...) lu par Gérard Laplace
    Lecture enregistrée par le CRL en Limousin en 2010.
    © Orizons

Localisation

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