L’Amant des morts C’est dans les replis...

Mathieu Riboulet, L’Amant des morts, Éditions Verdier, 2008, p. 13-14.

© Éditions Verdier

C’est dans les replis sombres d’un corps taillé à la hache, à l’emporte-pièce, qui commençait à se couvrir de poils courts et serrés, qu’il avait un beau matin saisi son sexe, senti le corps se tendre et l’être entier se liquéfier au terme d’une contorsion qui l’avait jeté sur le carreau froid de la cuisine, genoux meurtris et cuisses endolories. Il devait avoir treize ans, et c’était vers Murât, au flanc d’un volcan éteint. Depuis, il avait passé le plus clair de son temps à ajuster le monde à cet impératif qui ne l’avait jamais laissé en paix. Intelligent, il avait pris dès l’école primaire la mesure des empêchements profonds dont ses parents ne sortiraient pas, et s’était arrangé pour quitter en douceur le Cantal natal au terme d’une formation assez complète aux métiers du bois qu’il avait suivie, lesquels l’avaient déposé sur le versant nord, creusois de la montagne limousine où la tâche forestière abondait. Il n’avait ensuite effectué qu’un voyage, modeste, à Laval pour faire son service militaire. C’est là qu’il avait découvert la possibilité de confier à d’autres hommes, demandeurs, le soin de soulager la tension qui le mettait en nage, parfois en rage, procédé auquel il ne cessa jamais tout à fait de recourir par la suite, faute de femme généralement, ou par inclination de temps à autre.

Beaucoup trop brutal pour être séducteur, il était de ces hommes dont chaque geste, chaque regard, chaque intonation vaut convocation du corps de l’autre à une étreinte immédiate, déterminée, convaincante mais peu soucieuse d’autre chose que de sa propre fin. Celles et ceux qui passaient dans ce champ hautement magnétique en décelaient la puissance d’attraction et s’y livraient tout à trac ou à l’inverse le fuyaient promptement. Le reste du temps, il tombait des sapins, des hêtres ou des chênes, enfin des arbres, avec une rage dépassionnée au moins équivalente à celle qu’il déployait au creux des lits, des reins et des ventres où il s’enfonçait, à peine conscient, au sortir des bois.
Le mépris qu’il avait immédiatement conçu pour les citadins qui avaient fait de ce coin de campagne creusoise leur terrain d’expérimentation ne connaissait pas de borne. Il les aborda puis les fréquenta avec sa brutalité coutumière, mais ils n’y virent rien, ils ne regardaient qu’eux. Tout au plus le trouva-t-on sauvage, le jugea-t-on bourru. Il avança ses pions sous le couvert de leur égocentrisme et fut bientôt au cÅ“ur de la place, au lit de la plus jeune et tendre fille du petit groupe, Élisabeth, que ses manières directes et son corps animal avaient séduite. Quelques semaines plus tard elle était enceinte, ce qu’apprenant il disparut pour deux mois sans donner signe de vie. À son retour, c’est à peine s’il accorda une attention particulière à la future mère, qui s’arrondissait dans une béatitude confinant à l’idiotie. Il musarda deux jours avec l’une, trois avec une autre, puis trois semaines sur un chantier d’éclaircie de douglas, du côté de Pigerolles, où il n’emporta, en tout et pour tout, que son matériel et un joli petit gars ombrageux qu’il fit valser par-dessus les sapins — à le laisser haletant et trempé, enroué et prêt à tout...

Dès la naissance de Jérôme, il l’embarqua, et la mère à la suite, pour se caser dans une mauvaise bâtisse isolée entre Gioux et Féniers. Le lieu était austère, la maison spartiate, et l’ensemble passablement exaltant.

Mathieu Riboulet, L’Amant des morts (C’est dans les replis...)
© Éditions Verdier

À propos de L’Amant des morts

Jérôme Alleyrat avait seize ans quand son père prit l’habitude de coucher avec lui, et lui avec son père. La mère a décidé de s’enfuir. Quand il arrive à Paris, un matin de septembre 1991, il a vingt ans.
À cette date, l’épidémie de sida bat son plein. Peu concerné par cet événement, tout entier concentré sur la quête d’un plaisir qui frôle l’anéantissement de soi, Jérôme est arrêté au beau milieu de son accomplissement par l’irruption sous son toit de la maladie, en l’espèce : son voisin de palier qu’il recueillera, soignera, accompagnera jusqu’à la fin.
De cet épisode fondateur découlera l’orientation de sa vie tout entière.
Sa trajectoire remet au centre de notre attention ce qui désormais a disparu derrière le rideau de fumée de la réification triomphante : le goût du sexe, l’élan vers l’autre, la tentation du bien….

(éditions Verdier)

Localisation

Également dans L’Amant des morts