Oisivetés. Journal étrange II C’est comme d’imaginer...

Marcel Conche, Oisivetés. Journal étrange II, PUF, 2007, p. 82-83.

© Presses universitaires de France

C’est comme d’imaginer Beaulieu-sur-Dordogne, en Corrèze, alors que je n’y suis pas, étant à Treffort. Je vois le pont sur la large rivière et les flots battant les piles, je suis pris de vertige en voyant les tourbillons d’eau ; je songe aux deux femmes, une mère et sa fille, qui, s’étant attachées l’une à l’autre, se sont jetées dans l’eau noire, du parapet qu’elles avaient enjambé. Me ressaisissant, je m’imagine dans Beaulieu : voici la rue Eustorg, et mon esprit s’envole vers la Renaissance, époque où l’on pouvait, quoique né en Limousin, mener une vie aventureuse, comme fit Eustorg, animateur de la vie de la basoche à Tulle, organiste à Lectoure, prêtre, professeur de musique à Lyon, ministre évangélique à Genève, au demeurant poète, disciple de Marot. La rue Eustorg jouxte le collège (ex-cours complémentaire) et la cour où, longtemps, l’on a pu voir la barre fixe où je m’exerçais, durant tout l’hiver 1939-1940, à réussir le « petit soleil », le « grand soleil » - cela, inutilement. J’ai un moment de nostalgie, puis je gagne la place Marbot par la rue de la gendarmerie au bout de laquelle était la boulangerie Allègre, où, chaque jour de classe, à quatre heures, j’allais quérir un petit pain en échange des cinq sous que ma tante m’avait donnés. Le général Marbot, né à Altillac, au château de La Rivière, avait, sur la place qui porte son nom, une belle statue de bronze, avec l’inscription : « Treize campagnes, treize blessures, au soldat, à l’écrivain. » Les Allemands ont pris le bronze. La statue, qui trônait au milieu de la place, maintenant de plâtre, a été reléguée honteusement sur les bords, où elle n’attire plus l’attention. Je m’imagine ensuite, soit allant vers le Champ de Mars où, le jour de la fête des Corps saints, s’installent les manèges, dont le pousse-pousse, mon préféré, soit suivant la rue étroite et populeuse qui mène à l’église abbatiale Saint-Pierre, des XIe et XIIe siècles, où j’admire une fois de plus le célèbre tympan du Jugement dernier. Je me souviens d’un jour de fête. C’était la confirmation. L’évêque était venu. Il interrogeait les enfants. Le prêtre me désigna pour répondre. Il fallait dire que Noé avait planté le premier pied de vigne. Par les ruelles de la vieille ville, et à travers le cimetière, je vais jusqu’à la chapelle des Pénitents, au bord de l’eau. Dans le petit port, l’on est en train de construire une gabare, héritière des bateaux rustiques qui emmenaient vers Bordeaux les bois du Limousin, mais motorisée pour les besoins du tourisme. Si mon regard se tourne vers les collines qui longent la Dordogne sur sa rive gauche, j’y vois l’église d’Altillac, occasion pour moi d’évoquer quantité de souvenirs.

Il est vrai que mon regard accompagne la représentation que je me fais de la ville, de ses rues, de ses églises. En sont-elles moins indépendantes de lui ? Est-ce qu’il y a ce qu’il y a parce que je vois et dis qu’« il y a », ou est-ce que je vois et dis qu’« il y a » parce qu’il y a ? J’ai la fièvre. Je prends ma température : 38,5 °C. Ce n’est pas parce que je dis « 38,5 °C » qu’il y a 38,5 °C ; c’est, au contraire, parce qu’il y a 38,5 °C que je puis dire : « 38,5 °C. » Je suis à Treffort, dans mon bureau.

Marcel Conche, Journal étrange II - Oisivetés (C’est comme d’imaginer...)
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À propos de Oisivetés. Journal étrange II

Oisivetés. Journal étrange II est une forme de journal vagabond, une chronique philosophique et littéraire d’un philosophe atypique. Ce journal déroule les pensées, les souvenirs, l’imagination et le repentir de Marcel Conche.

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