Un rugby de Duc C’est comme ça...

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 31-33.

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C’est comme ça que je me suis retrouvé au barrage de Bort-les-Orgues. Gustave Noël [...] m’avait dit : « Mon vieux, chez nous, il y a tant à gagner. Plus des tas d’avantages, en tous genres. »
Gustave Noël m’avait vu jouer à Clermont-Ferrand.
J’avais été sélectionné pour l’équipe junior du Languedoc, qui affrontait celle de l’Auvergne. Un beau match. Avec un seul vainqueur, le rugby. Qu’est-ce qu’on s’était mis comme pignes.
[...]
Alors, lorsque Gustave Noël m’a présenté ses offres, elles étaient si mirobolantes que j’ai dit :
— Oh ! À ce prix, on prend le train ce soir ? À votre compte bien sûr.
[...]
On m’avait proposé un boulot au barrage de Bort-les-Orgues, qui était en cours de construction. Un travail sensationnel : je surveillais les travaux... et ceux qui travaillaient. On m’avait dit : « Si tu es aussi vaillant que tu le prétends, si tu te donnes autant de mal que sur un terrain, tu auras vite une situation mirobolante. »
Surveiller les gonzes, c’était pas de la tarte, pourtant. Dans un barrage, vous voyez un peu la qualité des individus qu’on utilise. Des repris de justice. Des interdits de séjour. Bref, la crème. Attention ! je ne tiens pas à chercher des crosses aux types, qui, aujourd’hui, construisent les barrages. Ce sont certainement des travailleurs très honnêtes. Et très qualifiés. Je dis simplement que, de mon temps, et à Bort, c’était pas l’élite que l’on voyait.
Je me suis mis au boulot. Des payes formidables. Avec les heures supplémentaires, je ramassais un beau petit paquet. Je me souviens une semaine, j’ai battu un record. J’ai fait cent heures de travail. Parce que c’était toujours doublé ou triplé, une paye. Il y avait toujours des jumelages.
Je montais la garde nuit et jour. Le salaire était en rapport, qu’est-ce que vous croyez.
Ce que je faisais ? Rien. Strictement rien. Je faisais travailler les autres. Je surveillais une bande de crapules. Pff. C’était incroyable. Personne n’arrivait à les commander. Ils n’en faisaient qu’à leur tête, se foutant des ordres et des chefs comme de l’an quarante.
Moi, j’étais là en principe pour dresser le rapport. Mais le rapport, marron ! Parce que moi, j’étais pas un mouchard.
Et pour jouer au rugby, j’ai joué. Et tout a commencé.

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 31-33.
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L’œuvre et le territoire

Alors qu’il joue pour le club de Narbonne, Amédée Domenech est repéré au cours d’un match contre Castres par M. Brun, le président de Bort-les-Orgues, qui le convainc de venir jouer pour le compte de ce petit club corrézien. C’est ainsi qu’il découvre le Limousin et travaille au barrage de Bort-les-Orgues, alors en construction. Rapidement, cependant, on lui trouvera un autre emploi dans cette bourgade, avant qu’il ne rejoigne le club de Vichy en 1953.

Quand on a vu que je commençais à être bon au rugby, qu’il devenait intéressant de me chouchouter un peu, on m’a trouvé une autre situation. Parce que le travail de nuit (enfin, ce qui était supposé être mon travail), ça ne me plaisait pas beaucoup. Ça me déprimait. Alors je suis devenu chimiste aux Tanneries de Bort-les-Orgues. On m’avait appris quelques rudiments de chimie. J’avais une belle blouse blanche. Je présentais bien. Et puis, chimiste, pour un joueur de rugby de grand avenir, ça faisait quand même mieux sur une carte de visite que surveillant d’une troupe de repris de justice, non ?

Chimiste, en plus, c’était un travail de tout repos. Agréable et tout et tout. Mon travail consistait à prendre des peaux, à les tremper dans l’eau, et j’en recherchais le pH, c’est-à-dire le degré d’acidité. C’était pour les tanner. Et tout ce travail en blouse blanche, s’il vous plaît, ah, ah.

Amédée Domenech (en collaboration avec Paul Katz), Un rugby de Duc, Solar éditeur, 1971, p. 35.

À propos de Un rugby de Duc

Un rugby de Duc c’est l’autobiographie d’Amédée Domenech, joueur de rugby phare des années 1950-1960, marquant bien évidemment le club de Brive-la-Gaillarde mais aussi l’équipe de France où il côtoie d’autres grands joueurs tels André Boniface, Jean Prat, Pierre Albaladejo... C’est surtout sa carrière de joueur international qu’il évoque, plus particulièrement dans la mesure où les sélectionneurs lui font l’affront de ne pas le sélectionner pour sa cinquante-et-unième cape, record alors détenu par Jean Prat.

Amédée Domenech, c’était vraiment un rugbyman hors du commun, un avant de devoir et de brio, qui porta cinquante fois le maillot du XV de France avec honneur et volonté. Sur un terrain, sa personnalité rayonnait car Amédée Domenech avait tout pour lui, la classe, le courage, le panache, l’enthousiasme et, aussi, le pittoresque. Sa truculence ajoutait à sa vérité d’homme.

(extrait de la quatrième de couverture)

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