Capture Bleu olympique...

Marie-Noëlle Agniau, Capture, Culture & Patrimoine en Limousin, 2014, p. 35-37.

© Culture & Patrimoine en Limousin

Bleu olympique

Le petit corps accroché à mes épaules, c’est une brindille. Nous flottons dans la piscine. Je ressemble à Saint-Christophe. Elle est d’un bleu. Surtout quand on regarde dehors. D’un bleu olympique. Avec du vert. Du bleu. Du pâle. Des feuilles. Je suis un monstre. Une sorte de monstre. Une espèce de chose géante qui flotte avec l’enfant sur mes épaules. Je sens son petit corps. Tout frêle. Qui tremble. À cause du froid de l’eau. 22° C. Il tremble. Et s’accroche comme un sac à dos. Il s’accroche et mon corps se déplace. Il faut bouger. Avancer avec le petit corps qui tremble comme une feuille. Une feuille inquiète que le vent soulève de temps en temps. Je suis une sorte de monstre. Je souffle fort. Je me déplace et quand j’avance, je vois dehors.

Le grand bassin olympique. Vert d’eau comme on dit. Il n’y a personne. La magie du grand bassin tient à cela. Il n’y a personne. L’eau est une fine pellicule. Immuable. Sauf quand il pleut. Une eau immense. Rectangulaire. Flottante. Immuable. Si n’était ce trouble. Un trouble qu’on peine à définir. Il n’y a personne. Que le ciel et l’hiver. L’eau remue. À peine. Le trouble vient de là. De tout ce volume d’eau qui ne bouge pas. Comme un frisson de corps. Un courant d’air qui ressemble à l’éternité. Nous avançons. Le petit corps comme une brindille. Il flotte. S’accroche de toutes ses forces. Noue ses bras à ma gorge. Nous avançons. Dans la rivière. C’est ce qu’on dit.

Le froid nous quitte. On avance. Je descends le petit corps. Oui. Comme un sac sur le côté. Pour voir ce qu’il y a dedans. Pour voir son sourire. Je le dépose. Sur le côté. Je le dépose. Pour qu’il ait chaud. Son petit corps dans l’eau. Jambes pliées. Comme les miennes. Pour qu’il ait chaud. Le corps dans l’eau. Je le dépose. Tout entier dans l’eau. Tout entier sauf la tête. Je le tiens par le milieu du corps. Sous les aisselles. Pour qu’il bouge. S’agite avec l’eau. Les pieds dedans. Je le remue. Doucement. Je le baigne. Encore. Oui. Il faut remonter. À nouveau traverser. Je le soulève. Épaule. Il s’accroche. Me serre la gorge. Nous flottons. L’eau gigote. Le petit corps s’amuse. Plouf. De l’eau dans l’œil. Plouf. On se soulève. L’eau dehors ne nous voit pas. Notre joie n’existe pas. C’est donc cela le trouble. Je suis la bouée. Un corps de géant. Avec une tête de chienne. Cela se voit à mes yeux. À ce regard de pitié pour l’eau que nous sommes. Entièrement faite de solitude. C’est cela que je vois de l’autre côté de la baie vitrée. Pas une feuille ne tombe. Pas une onde ne courbe la surface de l’eau. Tout est égal.

J’avance avec une brindille sur mon épaule. Elle sait qu’il faut s’accrocher. Elle sait qu’elle ne sait pas nager. Elle le sent et c’est pour cette raison qu’elle tremble. Je tremble aussi. Le petit traverse. Il sait que c’est grâce à moi. Il traverse. Il y a du mouvement. Des éclaboussures. De l’eau dans l’œil. Des cris. Des plouf. Des jeux d’épaule. Dehors tout est calme. D’un bleu qu’on ne voit nulle part. À cause de la mosaïque. Tout au fond. Ici l’immense a gagné. Le volume de solitude. Le petit le sait. Il s’accroche à mon dos comme à la barque. On n’a plus pied. Nous traversons. Peu importe dans quelle eau. Elle nous a confondus avec l’absence.

Piscine de Beaublanc, Limoges

Marie-Nöelle Agniau, Capture (Bleu olympique...)
© Culture & Patrimoine en Limousin

L’œuvre et le territoire

L’auteur décrit ici son émotion partagée avec son jeune fils dans la piscine de Beaublanc, à Limoges.

À propos de Capture

Le Limousin, terre d’accueil de l’auteur, est devenu terre d’écriture et d’enracinement familial.
Marie-Noëlle Agniau écrit comme on murmure à l’oreille d’un ami, d’un amant, d’un enfant.
Sur une petite musique qui n’appartient qu’à elle, ses textes content « la joie d’aimer », « la vieille pierre et le repos à l’ombre des grands chênes », « le carnaval sous la pluie battante », ou nos secrètes attentes « tout au fond des poches ».
Les mots relient avec élégance l’intime de l’auteur et l’universel dans lequel chacun peut se reconnaître, tandis que, grâce à l’objectif tendre et sûr de Laurent Bourdelas, des lieux qui nous sont familiers brillent soudain « comme un revers de lune ».

Marie-Nöelle Agniau, Capture

Bonus

  • MP3 - 5.4 Mo
    L’extrait « Bleu olympique » de Capture lu par Marie-Nöelle Agniau
    Enregistrement : CRL en Limousin
    © Culture & Patrimoine en Limousin

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