Lettres à sa femme. Voyage de Paris en Limousin Bellac

1663-1664

Michel Mouret, Jean de La Fontaine, Lettres à sa femme. Voyage de Paris en Limousin, Éditions Valmonde-Trédaniel, 1995, p. 88-91.

Autant que l’abord de cette ville est fâcheux, autant est-elle désagréable, ses rues vilaines, ses maisons mal accommodées et mal prises. Dispensez-moi, vous qui êtes propre, de vous en rien dire. On place en ce pays-là la cuisine au second étage. Qui a une fois vu ces cuisines n’a pas grande curiosité pour les sauces qu’on y apprête. Ce sont gens capables de faire un très méchant mets d’un très bon morceau. Quoique nous eussions choisi la meilleure hôtellerie, nous y bûmes du vin à teindre les nappes, et qu’on appelle communément « la tromperie de Bellac » : ce proverbe a cela de bon que Louis XIII en est l’auteur.
Rien ne m’aurait plu sans la fille du logis, jeune personne et assez jolie. Je la cajolai sur sa coiffure : c’était une espèce de cale à oreilles, des plus mignonnes, et bordée d’un galon d’or large de trois doigts. La pauvre fille, croyant bien faire, alla quérir aussitôt sa cale de cérémonie pour me la montrer. Passé Chauvigny, l’on ne parle quasi plus français ; cependant cette personne m’entendit sans beaucoup de peine : les fleurettes s’entendent par tout pays, et ont cela de commode qu’elles portent avec elles leur truchement. Tout méchant qu’était notre gîte, je ne laissai pas d’y avoir une nuit fort douce. Mon sommeil ne fut nullement bigarré de songes comme il a coutume de l’être : si pourtant Morphée m’eût amené la fille de l’hôte, je pense bien que je ne l’aurais pas renvoyée ; il ne le fit point, et je m’en passai.

Jean de La Fontaine, Lettres à sa femme. Voyage de Paris en Limousin (Bellac)

L’œuvre et le territoire

C’est à Bellac – première escale en Limousin – que Jean de La Fontaine livre le constat du mauvais état des routes lors de son Voyage de Paris en Limousin :

L’abord de ce lieu, m’a semblé chose singulière et qui vaut la peine d’être décrite ; quand de huit à dix personnes qui y ont passé sans descendre de cheval ou de carrosse, il n’y en a que trois qui se sont rompu le cou, on peut s’en féliciter.

À cet état des routes s’ajoute la déception de l’auberge qui, bien que la meilleure de Bellac, ne semble pas lui convenir. Dans ce récit, il mentionne sa rencontre avec une servante de cet auberge, ce qui permettra à Jean Giraudoux, originaire de Bellac, de s’imaginer une affiliation avec ce poète pour qui l’écrivain noue une grande passion.

Jean de La Fontaine n’est visiblement pas le seul à faire l’état péjoratif des auberges de la région, Arthur Young en fait également le constat quelques années plus tard dans ses écrits Voyage en France :

En allant à Limoges [...] nous nous arrêtons à une exécrable auberge, appelée Maison-Rouge, où nous avions dessein de coucher ; mais après avoir examiné le local, nous le trouvâmes si incommode, et le garde-manger si mal fourni que nous poussâmes jusqu’à Limoges.

À propos de Lettres à sa femme. Voyage de Paris en Limousin

Jean de La Fontaine est un des premiers voyageurs ayant laissé des commentaires sur le Limousin.

La Fontaine demeure quelques mois à Limoges entre septembre 1663 et janvier 1664. Le motif de son voyage est vraisemblablement à la fois privé et familial : l’exil.
Le surintendant Fouquet est arrêté et disgracié en 1661. Un dénommé Jannart, oncle de la femme de La Fontaine, fut envoyé par Colbert en exil à Limoges rejoindre Madame Fouquet qui y avait été envoyée en résidence surveillée. Fidèle à son oncle et fidèle à Fouquet, La Fontaine décida de s’exiler aussi, de son plein gré. Il n’a en effet jamais été prouvé que Jean de La Fontaine ait été puni de son amitié pour Fouquet. Et puis, cet exil volontaire lui permettait aussi de s’éloigner de sa femme avec qui les relations n’étaient pas au mieux.

La Fontaine part de Paris, en passant par Étampes, Orléans, Richelieu, Châtellerault, Poitiers, Chauvigny, Bellac et Limoges.
Le récit de cette expédition est relaté dans une série de lettres en vers et en prose adressées à sa femme, Lettres à sa femme. Voyage de Paris en Limousin. L’auteur livre ses impressions, décrivant villes et campagnes découvertes en chemin. Arrivé à Chauvigny, il décrit la ville comme celle « où commencent les mauvais chemins et l’odeur des aulx, deux propriétés qui distinguent le Limousin des autres provinces du monde ».
La première escale en Limousin est à Bellac, dont il livre un premier constat, et le voyage s’achève à Limoges. Il termine ensuite le bilan de son voyage par ces derniers mots :

Quant à mon égard,
Ce n’est pas un plaisant séjour ;
J’y trouve aux mystères d’amour,
Peu de savants, force profane,
Peu de Philis, beaucoup de Jeannes,
Peu de muscat de Saint-Mesmin,
Force boisson peu salutaire,
Beaucoup d’ail et peu de jasmin ;
Jugez si c’est là mon affaire !

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    Philippe Labonne lit Lettres à sa femme. Voyage de Paris en Limousin (Bellac)
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