La Folie des solitudes Avant la tempête...

Geneviève Parot, La Folie des solitudes, Gallimard, 2009, p. 33-34.

© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

Avant la tempête, on ne voyait rien du paysage, le chemin traversait les sapinières, et l’horizon s’ouvrait seulement au débouché sur l’étang. À présent, dès qu’on arrive au sommet de la côte, on découvre largement la vue, jusqu’aux lointains. On voit en contrebas la jonction avec la petite route qui mène à l’étang. Tout le paysage est changé.

Il a fallu deux ans pour démêler l’entassement des arbres, déblayer, traîner les fûts en piles hautes comme des maisons, racler les souches en andains monstrueux. La terre s’est retrouvée nue. Terre pauvre, rendue plus pauvre encore par des décennies de sapinières qui avaient réduit à néant le lent engraissement au fil des siècles par les troupeaux broutant son herbe et la lui rendant sous forme de fumure. Une fois les engins partis, laissant derrière eux les ornières de leurs chenilles et, çà et là, quelques bidons d’huile ou de fioul vides, un vallon inédit est apparu, nu et râpeux, montrant sans détour ses pentes enrochées, son allure de toboggan ouvert sur la vallée plus grande dans laquelle, quelques kilomètres plus bas, se jette sur le ruisseau.

Finie l’ombre épaisse des sapinières, à présent la lumière règne en maître, elle fait luire sur les andains d’étranges moignons gris, polis comme de l’acier, qui ont gardé les veines de leur vie d’arbre, dessinées à l’encre plus foncée sur leur fibre blanchie. La tempête a rapproché le paysage de ce qu’il était du temps de Georges. Elle nous a rendu les horizons, mais pas la tendre prairie, pas la géométrie délicate des murs de pierres sèches que la forêt avait déjà rongés, que les arbres ont ruinés en tombant, que la pelle des engins a recouverts de talus informes. Le réseau de leurs lignes est de plus en plus ténu, marqué çà et là par de gros rochers dispersés comme les vertèbres de mastodontes disparus. La géométrie du vallon maintenant est sommaire : les andains le strient de leurs rangées parallèles, la pente sud ressemble à la pente nord. L’eau suit d’autres chemins, elle stagne là où elle faisait flaque.

Geneviève Parot, La Folie des solitudes (Avant la tempête...)
© Éditions Gallimard
Tous les droits d’auteur de cette œuvre sont réservés. Sauf autorisation, toute utilisation de l’œuvre autre que la consultation individuelle et privée est interdite.

L’œuvre et le territoire

Cet extrait décrit le panorama d’un paysage limousin avant et après la tempête de 1999.

À propos de La Folie des solitudes

Il a fait ce que font les hommes. Il est né, il a vécu, il a couru dans les chemins, criant après le vent, après ses bêtes, après le sort, remâchant son enfance, buvant des vins mauvais, braconnant dans la nuit, menant des filles au bal qui avaient peur de lui, bramant, riant, pleurant, et se taisant soudain, effrayé de ses propres pensées. Il a été de ce monde-là. De cela seul je suis sûre.

(Geneviève Parot, Gallimard)

La Folie des solitudes est le deuxième roman de Geneviève Parot. Pour la trame de ce récit, elle s’inspire librement d’un fait divers de parricide survenu dans l’Est de la Creuse dans les années 1920.

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