Les Heures longues Aujourd’hui, le matin promet...

Colette, « Bel-Gazou et la vie chère » dans Les Heures longues, Arthème-Fayard, 1917, p. 208-209.

© Librairie Arthème Fayard 1917

Aujourd’hui, le matin promet une journée sans nuage, d’été limousin ; la brise haute touche à peine les cimes des arbres ; le mordant soleil rougit l’épaule sous la mousseline, le bras nu et le pied dans la sandale. Il fait beau et j’ai la main de Bel-Gazou dans ma main. Bel-Gazou, fruit de la terre limousine ! Quatre étés, trois hivers l’ont peinte aux couleurs de ce pays. Elle est sombre et vernissée comme une pomme d’octobre, comme une jarre de terre cuite, coiffée d’une courte et raide chevelure en soie de maïs, et dans ses yeux, ni verts, ni gris, ni marron joue, marron, vert, gris, le reflet de la châtaigne, du tronc argenté, de la source ombragée... Je regarde, dans ma main pâle qui vient de Paris, la couleur vigoureuse de sa main d’enfant. Elle a une main de laboureur, et je caresse avec considération, dans la paume, les petits cals qu’elle doit à la pelle, au râteau, aux mancherons de la brouette. La belle main ! Sèche, un peu craquelée dessus par l’eau froide et le hâle, elle sied à cette petite fille autoritaire qui connaît son domaine et foule sa terre comme une princesse aux pieds nus.

Colette, Les Heures longues (Aujourd’hui le matin promet...)
© Librairie Arthème Fayard 1917

L’œuvre et le territoire

Lors d’un séjour au château de famille de Jouvenel, durant l’été 1917, Colette se balade avec sa fille Bel-Gazou dont elle nous décrit l’apparence et l’influence qu’a sur elle la campagne corrézienne.

Bel-Gazou, fruit de la terre limousine ! Quatre étés, trois hivers l’ont peinte aux couleurs de ce pays.

À propos de Les Heures longues

Malgré son métier de chroniqueuse de guerre, Colette se rend régulièrement au château de Castel-Novel entre 1911 et 1923, où elle est la baronne de Jouvenel, titre dont elle reconnaîtra plus tard qu’il lui allait comme une plume dans le derrière. Elle y laisse en nourrice sa fille Colette, qui passera toute son enfance dans le parc de Castel-Novel.
Colette n’a de cesse d’observer et d’admirer celle qu’elle nomme et qui est devenue pour tous : Bel-Gazou. Elle ne se lasse pas de mettre en scène de façon savoureuse, dans ses romans, cette enfant bien portante dont les jeux, malgré leur innocence apparente, trahissent les privations et les tourments dus à la guerre. Au ton léger des descriptions de la campagne corrézienne se mêlent toujours des allusions à la douleur et à la difficulté de vivre en cette période troublée.
Colette évoque cette région et cette époque dans son roman Les Heures longues écrit de 1914 à 1917 et paru en 1917.

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