L’Invention du Massif central Au fil d’Aubusson

François Graveline, L’Invention du Massif central, Page centrale, 2014, p. 125 et 131.

© Page centrale

Comme d’autres, Aubusson a sa rue Vieille et son café Moderne, ses gloires locales auxquelles parfois notre époque joue un tour cocasse. Académicien, auteur oublié de Mademoiselle de la Seiglière, amant d’une Aurore Dudevant qui n’est pas encore devenue George Sand en lui empruntant la première syllabe de son nom, Jules Sandeau est immortalisé par une pizzeria qui occupe sa maison natale.
Telle est Aubusson ; la vieille ville n’est pas, comme souvent ailleurs, momifiée dans son histoire. Les gens, passants, habitants, travailleurs, en foule, donnent aux vénérables demeures une texture chaleureuse, renouvelant sans cesse leurs chatoyantes couleurs, brins de vie tissant le quotidien. Aubusson n’est pas devenu son propre musée. Pas encore, même si certains signes ne trompent pas. Impossible pour le promeneur le plus distrait de perdre le fil d’Ariane de la tapisserie, omniprésente en ses murs. Galeries, expositions, magasins, ateliers, musée, école, la tapisserie est l’âme et le décor de cette ville. Un fil qui fait penser quelquefois à une grosse ficelle touristique : panneaux, enseignes, bas-relief figurant un lissier, tout, recoins et ruelles pavées, y ramène et conduit, sans coup férir, à la maison dite du « Vieux Tapissier ».

[...]

À Aubusson, j’ai connu d’autres cœurs qui ont touché le mien. Ils battent discrètement dans le mystère des ateliers. L’aventure comme derrière une porte que l’on vous ouvre. Celle de la manufacture Saint-Jean, par exemple, ou une autre. Dans une pièce, les yeux retrouvent toutes les couleurs de l’enfance, un arc-en-ciel fait de dizaines de milliers de nuances que l’on imagine d’une extrême douceur mais que l’on n’ose seulement caresser du regard, une matière à réfléchir la lumière et l’imaginaire. Les magasins de laines et de soies des lissiers fascinent parce qu’ils recèlent l’inconnu infini de cet art. Parfois des laines sont mises à part pour vieillir quelques dizaines d’années et acquérir ce que seul le temps peut donner. Des tiroirs renferment des cordons de couleurs, la palette de chaque tapisserie. [...]

Quelques pas encore, et ce qui était séparé, se mêle sans se mélanger, s’unit sans se perdre. Assis à leur métier, lissiers, lissières, velouteuses travaillent, maniant la flûte et le peigne, harpistes du silence, dont les notes sont des couleurs, la partition un carton et la musique une tapisserie. Œuvrant côte à côte pendant des mois sur un même ouvrage, ils sont les dignes descendants des artistes du Moyen-Âge qui ont sculpté les chapiteaux des églises, enchâssé leur vitraux et tissé les premières verdures.

François Graveline, L’Invention du Massif central (Comme d’autres, Aubusson...)
© Page centrale

L’œuvre et le territoire

L’auteur réalise combien et jusqu’où la tapisserie constitue la ressource fondamentale d’Aubusson. Cet extrait souligne non sans ironie l’utilisation des ressources culturelles de la ville (les grandes figures, les savoir-faire) dans la micro-toponymie commerciale, stratégie classique de promotion croisée du territoire et de ses activités économiques.

L’auteur évoque aussi la tapisserie à travers le travail de ses artisans. Les lissiers, qui montent les fils sur le métier à tisser, s’appuient sur le carton, sorte de patron où les couleurs sont présentées de façon codée et inversée, selon la méthode mise en œuvre par Jean Lurçat, rénovateur de la tradition tapissière creusoise au XXe siècle.

À propos de L’Invention du Massif central

Publié une première fois en 1997 aux Éditions du Miroir, enrichi en 2014 de nouveaux chapitres et d’une nouvelle préface, L’Invention du Massif central condense une quarantaine de textes pour autant de lieux de cet ensemble géographique central souvent mal défini, lieux que l’auteur a parcourus, ressentis et aimés. L’ouvrage propose donc une description sensible et sensorielle du plus vaste massif de France, entre Morvan, montagne Noire, Quercy et Ardèche.

Peu de textes parlent du Massif central. Personne ne s’en revendique. Il est une sorte de pays mythique… Saviez-vous qu’il n’a été identifié comme territoire en tant que tel qu’en 1841 ?

François Graveline

À noter que le terme « Massif central » n’est cependant véritablement consacré qu’au début du XXe siècle, sous la plume du fondateur de la géographie moderne française, Paul Vidal de la Blache.

Localisation

Également dans L’Invention du Massif central