Province, capitale Limoges Au commencement...

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 25-28.

© Éditions Dumerchez - ADN

Au commencement étaient la Vienne et la campagne. On y est sans y prendre garde à deux doigts de la mairie et de la cathédrale. Retour à soi imperceptible. Besoin d’être au moins un rien ponticaud.
Stationner du côté du pont neuf ou, mieux, commencer par prendre un café sur une terrasse au-delà du vieux pont Saint-Martial. Regarder la Vienne des deux côtés, en enfilade : 1930 est presque intact, usines délabrées qui ont un arrière-goût de campagne, pseudo-moulins qui étaient peut-être des ateliers de chaussures ou de porcelaine — au commencement était aussi l’usine — maisons sans plus d’un étage toujours précédées de leur jardinet, et çà et là quelque belle maison au colombage récemment dégagé, au crépi ocre chaud. Grisaille du labeur et goutte de midi dans l’éternité des pêcheurs à la ligne. Là-haut, sur la même rive gauche ouvrière, je vois ou j’imagine la masse grise du grand séminaire et les façades de l’école du pont neuf [...]
Une pensée pour mémé qui me racontait la construction de l’église Sainte-Valérie, juste en face du grand séminaire. Ce devait être autour de 1890 : des patrons finançaient ; leurs ouvriers, leurs ouvrières — elle en était — convoyaient la pierre ; joyeux dimanches paternalistes !
Une autre pensée pour mes lointains camarades de la communale. Rue du Pont Saint-Martial. 1955. Quelques rares bourgeois comme moi montaient vers le lycée et le bac. Les autres repassaient la Vienne, direction cours complémentaire et certificat d’études. Un dernier jour de juin cessaient nos récréations communes. Suffisait de passer la Vienne pour rejoindre sa classe. Barrière malgré les ponts sans même un semblant de lutte : alors l’inexorable.

[...]

Faire un crochet par la rue traversière du Clos Sainte-Marie. Il y a déjà quelque plaisir à se réciter l’expression à voix basse ; et ses pavés disjoints, l’étroit conduit qui fait des coudes, comme autrefois, à l’école, le tuyau du poële. Intimité entrouverte. S’appesantir serait indiscret.
Passer le pont Saint-Étienne, pierres rassurantes, voûte sous laquelle on s’incline, mousses et petites moisissures. Un oeil sur l’embarcadère des « enfants de l’ô Vienno ». Surprise, qui sait, de quelques jets d’eau, bouquet vif et frais jaillissant un instant de la Vienne assoupie, offert au promeneur par cette société de natation immémoriale et populaire. Une halte au Café Le Poisson Soleil qui trône le plus souvent vide, où le percolateur est toujours incongru mais que prolonge l’indispensable terrain de boules. Sa pancarte promet le casse-croûte et la météore, « bière du village ». Vestiges. Écouter sourdre au loin, très loin, le temps des cerises et les éclats de l’Université populaire. Ici on refaisait le monde et on ébauchait ses amours. Révolutions multiples, au fil de l’eau. Voir même, si l’on veut bien, des troncs d’arbres s’agglutiner encore et encore à l’issue d’un chemin tumultueux. Le port du Naveix alimentait la cuisson des fours à porcelaine. Truites, casse-croûtes, querelles socialistes, amicales de boule et de pêche, associations de natation, de gymnastique, patros laïques concurrents d’un Cercle Saint-Pierre pas encore célèbre ou de la Saint-Louis de Gonzague. Diverses nourritures évanouies de ma ville, prêtes à se transfigurer pour renaître ? J’en doute.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges (Au commencement...)
© Éditions Dumerchez - ADN

L’œuvre et le territoire

L’écrivain mêle à sa déambulation ses souvenirs des bords de Vienne, du pont Neuf en aval vers le port du Naveix en amont. L’enfance de l’auteur nous renvoie dans un Limoges de l’immédiat après-guerre, qui ressemble encore aux années 1930 : l’école n’est pas encore mixte, les fours à porcelaine tournent toujours, l’Université populaire et les guinguettes continuent d’animer la société ponticaude.

Le quartier des Ponts, c’est aussi celui de l’Auzette, modeste affluent de la Vienne qui bucoliquement serpente entre les maisons ouvrières :

Suivre l’Auzette, torrent sage. Fouler l’herbe fraîche alentour. C’est le jardin le plus naturel, le plus campagnard, coeur d’un village aux rues cahoteuses, çà et là herbues, parfaitement sûres si ce n’est de leur avenir. Calme précaire. Profitons-en avant qu’un bulldozer ne radine.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 26.

Déjà perceptibles dans les années 1950, les prémices de la modernité triomphante des Trente Glorieuses, annonciateurs d’importants bouleversements urbanistiques à Limoges, se sont vérifiés ; l’ancien côtoie le neuf, deux époques se juxtaposent :

Là-haut, à quelques mètres mais tellement loin, le pont neuf à quatre voies, mécanique surmultipliée qui bourdonne.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 27.

À propos de Province, capitale Limoges

Dans ce petit essai publié en 1987, Bernard Cubertafond dépeint un Limoges sensible, son Limoges. À travers les lieux, les habitudes, les couleurs, les odeurs et les habitants, l’auteur nous fait découvrir une succession de séquences mêlant souvenirs personnels et faits d’actualité, dessinant une chronique subjective du Limoges « fin de siècle ». Ce Limoges ne se laisse pas apprivoiser. Il n’est ni idéal, ni désespérant, il oscille entre enclavement, immobilisme, discrétion et désirs contradictoires de changements. Cet ouvrage est donc également le tableau d’un Limoges qui disparaît, que l’on regrette mais dont on désespère aussi d’attendre le renouveau.

Qu’importe si c’est beau ou pas : l’auteur pose sur sa ville un regard souvent acerbe voire moqueur. Limoges et ses complexes, ses freins, ses frustrations.

Enfouissements, néant, limogeages, traîne toujours l’histoire ancienne : en septembre 1914 ici furent expédiés les généraux disgraciés. Mise au rebut, retour à la terre nourricière. Silence encore et encore.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 15.

Divorce chronique entre la vraie province et la société du spectacle. Allergies, rythmes incompatibles ? Nouveautés passées au tamis. Certitude de durer. Comédie de l’éphémère. Tout passe. Tout casse, tout lasse. Narquois rentré, le limougeaud regarde la comédie du monde. À quoi bon se faire remarquer ? Spécialité locale : se taire. Limoges, capitale des sous-entendus, paradis du filtre. Multiples laissez-passer implicites pour tenir l’étranger à distance. Au moins deux ans d’initiation avant d’être admis au sérail. Étouffoir des dynamismes.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 17.

Je suis un limougeaud pure souche. La preuve, je n’ai parlé que du constant, et périmé sans doute. Aurais-je aussi dépassé la limite de fraîcheur ? J’ai reniflé le manque sans même l’ambition de vouloir le combler. Immobilité morbide. Défaitisme complaisant. Tête basse. Nous traînons dans nos vieux murs. Le dynamisme vient d’ailleurs.

[...]

Bien sûr je parle, je pérore : le nouveau rectorat n’est qu’un cube, l’hôtel de région sera banal, copie d’Orléans comme déjà l’hôtel de ville, copie de Paris. Réductions. Répliques. Occasions manquées. Colonisation. Défaut chronique d’imagination. Peur effrénée du ridicule.

Bernard Cubertafond, Province, capitale Limoges, Dumerchez-Naoum, 1987, p. 59-60.

À travers les souvenirs d’école, de famille, les goûts et les sons, le propos est toutefois également tendre et nostalgique. La démarche, résolument universaliste. Pour l’auteur, Limoges est un stigmate autant qu’elle est une ressource.

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