Correspondance juillet 1857 : Au bord de la Creuse

George Sand, Correspondance, tome IV, Calmann Lévy, 1883, p. 103-105.

Au bord de la Creuse, à cinq lieues d’Argenton, vers le midi, nous avons dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l’avez vu à Paris. Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de gneiss et de granit pittoresquement disloqués. Une splendide végétation perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète comme un miroir.

De la petite église de Ceaulmont, perchée au, plus haut des rochers, la vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s’étend au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu’aux montagnes de la Marche.

Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les plus favorables pour observer l’effet pittoresque de l’occultation du soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là juste au moment où le phénomène s’est produit le plus complet, et le ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à l’œil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts. Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans, étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s’inquiéter de ce que le soleil lui-même était devenu. A ce moment-là, les nuages, qui s’étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus en stratus légers, et la campagne a pris un ton particulier assez semblable à celui de l’aube, avec cette différence bien sensible et qui constitue l’originalité du spectacle, qu’au crépuscule du matin ou du soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith ; tandis que, durant l’éclipse, la nuit semblait se faire et venir à nous de toutes les profondeurs de l’horizon pour se dissiper vers le sommet de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés. Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d’une assez vive lumière sur nos têtes avec l’éloignement obstiné des lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.

[...]

Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les points habités de la campagne ; mais aucun autre animal n’a donné signe d’étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder en l’air ne se sont aperçus de rien ; d’où je conclus que notre père le soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la terre s’en ressente beaucoup.

George Sand, Correspondance (juillet 1857)

L’œuvre et le territoire

Installée à Gargilesse en ce mois de juillet 1857, George Sand fait état, dans l’une de ses lettres, des observations qu’elle a pu faire au cours de l’éclipse observée depuis l’« église de Ceaulmont, perchée au, plus haut des rochers ».

À propos de Correspondance

La première édition, chez Calmann-Lévy, de la correspondance de George Sand est le fait de ses enfants, Maurice Sand et Solange Clésinger.

Dès la mort de George Sand, en 1875, Maurice et Solange commencèrent à songer à la publication de ses lettres, mais ce n’est qu’en 1882 que parut, chez Calmann-Lévy, le premier volume de la « correspondance générale » de l’écrivain, bientôt suivi par cinq autres volumes, de 1882 à 1884. C’est dire que cette publication, si elle est loin d’avoir la rigueur, l’exhaustivité, la fiabilité aussi, des éditions actuelles, a été longuement préparée, souvent de façon maladroite et brouillonne, par Maurice et Solange, peu rodés aux basses besognes de l’éditeur de correspondances, et qui, surtout, étant à la fois juges et parties, manquaient de l’objectivité impassible que la tâche exigeait. Durant la décennie 1875-1885, leur correspondance est une polémique constante autour des innombrables choix qui s’ouvraient devant eux. Elle nous permet de suivre pas à pas toutes les étapes du processus éditorial.

(Brigitte Diaz)

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