Mont-Dragon Après une longue...

Robert Margerit, Mont-Dragon, La Table Ronde, « La Petite Vermillon », 2006.

© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

… Après une longue pause à La Souterraine, le train se mit à haleter en montant à travers les halliers noirs. Des eaux recouvertes de confettis verts jaunes dormaient entre des buissons. Quand les futaies s’entrouvraient, on apercevait au loin, bordant les champs et nettement découpés sur les fonds de brume sinuant dans les vallons, des chênes émondés, pareils à de vertes chenilles debout, tortes, surmontées d’une ombelle. Par moments, la voie traversait des landes bombées, semées de rochers en désordre. Des landes qui sortent, rondes et nues comme une épaule, d’entre les fuseaux de genévriers et les touffes des ajoncs. On voyait alors d’un horizon à l’autre tout ce vaste seuil du Massif Central se ramasser sous sa mante bleue, verte et noire, et la soulever en lourds plis jusqu’aux pentes de la montagne limousine dont les crêtes, là-bas, effrangeaient la houle des nuages.
La nuit n’était pas encore là, mais déjà le paysage perdait ses couleurs comme une bête blessée perd son sang, par une coupure béante, rouge et jaune, au ras du ciel.
Maintenant l’omnibus formé de wagons sans couloir, aux portières étroites, s’emballait, dévalait entre deux murailles de rocs suspendus à des rideaux de mousse, de bruyère, de genêts en fleurs.
Un tunnel encore, puis la vitesse tomba par à-coups. Les freins grinçaient. Le convoi stoppa convulsivement devant une gare minuscule, posée sous un bosquet de pins. Une maisonnette entre deux barrières blanches, des corbeilles de giroflées et de pensées. Un homme d’équipe déambulait en poussant de temps en temps une clameur indolente : « Beyssac. Cinq minutes d’arrêt. » Derrière l’une des barrières du passage à niveau, un cob roué comme un cygne, attelé à un cabriolet brillant de vernis et de cuivres, tirait sur le licol qui l’attachait au portillon.
Cet attelage désuet, cette gare au milieu des bois, la route disparaissant sous un berceau d’arbres sombres, ce train d’une autre époque lâchant un seul voyageur, l’indifférence des hommes et du paysage : lumière d’un ciel où fuit l’averse, cette heure indécise entre le jour et la tombée de la nuit — tout avait un air romantique, passé, irréel à force de pesanteur placide. Les chuintements de la vapeur et le cri du sifflet lorsque le convoi repartit, ne parvinrent pas à secouer le silence. Ils ne firent qu’en souligner la densité.
Encombré de toutes ses valises, l’unique voyageur franchissait le portillon.

Robert Margerit, Mont-Dragon (Après une longue...)
© Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard

À propos de Mont-Dragon

Âpreté des landes, luxuriance des forêts, sauvagerie des gorges creusées par un ruisseau capricieux dans le moutonnement des collines : tel se présente à Georges Dormond le paysage limousin aux alentours d’Ambazac, où sont situés le château et le domaine de Mont-Dragon.
Homme de cheval, il doit à sa passion son métier et vient à Mont-Dragon pour y assumer les fonctions d’écuyer, c’est-à-dire diriger l’élevage exploité depuis la mort de monsieur de Boismênil par sa fille Marthe. Son attente n’est pas déçue, le magnifique étalon noir Erèbe incarne ce que peut désirer de mieux un cavalier de sa trempe. Il est remarquable dans l’exercice de sa profession, Marthe le reconnaît, bien qu’il éveille sa défiance et attise le ressentiment du palefrenier Gaston.
En l’espace d’un été, les amours et les haines se nouent et bouleversent les femmes de Mont-Dragon.

Dans une interview datant de 1954 au Figaro Littéraire, Robert Margerit raconte la naissance de son roman :

Mont-Dragon est né dans le train. J’allais de Limoges à Brive, au début de l’été. Le train filait entre deux murailles de châtaigniers, expression de luxuriance, de sensualité de la nature. À un arrêt dans la petite gare, j’aperçois ce que j’ai décrit : un cabriolet attelé au cob. C’est en rêvant à ce cabriolet que tout le reste est venu. Mais Mont-Dragon a été réécrit trois fois — comme tous mes livres et c’est un minimum — et l’une des versions, en partie, a donné naissance à Par un été torride. Je n’écris que pour le plaisir de me découvrir à moi-même des personnages. Il me faut, comme dans un reportage, savoir ce qui se passe. Cette nécessité justifie le roman à mes yeux ».

En 1950, dans son pamphlet La Littérature à l’estomac, Julien Gracq écrit : Le seul roman français qui m’ait vraiment intéressé depuis la Libération, est un roman obscur de Robert Margerit, Mont-Dragon. Cet hommage d’un des grands auteurs français du XXe siècle annonce une reconnaissance nationale pour Robert Margerit. L’année suivante, en 1951, Robert Margerit reçoit le prix Renaudot pour Le Dieu Nu au moment où le prix Goncourt est attribué à Julien Gracq, qui le refuse, pour Le Rivage des Syrtes.

Bonus

  • L’Allée Mont-Dragon dessinée par Robert Margerit
    © Luc Arrou, Marie-Paule Desmoutiers Menard
  • Portrait de Dormond sur le manuscrit de Robert Margerit
    © Les Amis de Robert Margerit

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