Le Péché de monsieur Antoine Après une heure de marche...

George Sand, Le Péché de monsieur Antoine, Bibliothèque électronique du Québec, p. 473-476.

Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le sentier se resserrer, s’enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au-delà de précipices et de ravins profonds, les ruines de Crozant s’élever en flèche aiguë sur des cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu’on peut à peine embrasser d’un seul coup d’œil.

[...]

Rien ne convenait mieux à l’état de son âme que ce site sauvage et ces ruines désolées. Il laissa son cheval dans une chaumière et descendit à pied le sentier étroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du torrent. Puis il en remonta un semblable, et s’enfonça dans les décombres où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l’aspect d’un lieu si horrible, et si sublime en même temps, portait par instant jusqu’au délire.

Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l’extrémité de la presqu’île, et y entretiennent, en bondissant sur d’énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l’abîme comme des géants, ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu’elles surplombent.

Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des rochers, qu’on a peine, en beaucoup d’endroits, à les en distinguer de loin.
On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce lieu, de la nature ou des hommes, et l’on ne saurait imaginer, sur un pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d’éternelle désolation.
Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d’enceinte, flanqué de tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette forteresse imprenable avant l’usage du canon. Et cependant l’histoire d’une place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée.
Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s’y seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est rude et longue dans cette région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets ont brisées et que le temps a réduites en poussière.

Cependant le grand donjon carré, dont l’aspect est sarrasin en effet, se dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s’abîmer à chaque instant comme le reste.

Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes coniques, présentent l’aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent incessamment des nuées d’oiseaux de proie.

On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup d’endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des gouffres où l’eau se précipite avec fureur.

George Sand, Le Péché de monsieur Antoine (Après une heure de marche...)

L’œuvre et le territoire

Si, dans un premier temps, Crozant se prête bien à l’état d’esprit d’Émile, à sa langueur, à sa tristesse, les ruines de la forteresse, dans ce site majestueux, prennent bien vite une toute autre dimension : le hasard l’y fait retrouver monsieur Antoine et sa fille Gilberte, à qui il va avouer la passion qui le dévore.

Jamais il ne s’était senti si gai lui-même ; jamais il n’avait vu un plus beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus enchanté que cette sombre forteresse de Crozant !

Mais, ce site n’est pas du goût de tous. Ainsi, il convient de souhaiter que Constant Galuchet, employé du père d’Émile, prenne la truite qu’il vient pêcher dans « ce vilain endroit », à défaut de quoi :

— Je maudirai encore plus l’idée que j’ai eue de venir si loin pour voir une pareille masure. Quelle horreur, monsieur ! Peut-on voir un plus triste pays et un château en plus mauvais état ? Croyez donc, après cela, les voyageurs qui vous disent que c’est superbe, et qu’on ne peut pas vivre aux bords de la Creuse sans avoir vu Crozant ! À moins qu’il n’y ait du poisson dans cette rivière, je veux être pendu si l’on m’y rattrape. Mais je n’y crois pas à leur rivière ; cette eau transparente est détestable pour pêcher à la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tête. J’en ai la migraine.
— Je vois que vous avez fait une promenade peu agréable, dit Gilberte, qui voyait pour la première fois la ridicule figure de Galuchet, et à qui ses dédains prosaïques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines font un grand effet, convenez-en ; elles sont singulières au moins ! Êtes-vous monté jusqu’à la grande tour ?
— Dieu m’en préserve, mademoiselle ! répondit Galuchet, flatté de l’interpellation de Gilberte, qu’il regardait de toute la largeur de ses yeux ronds, remarquablement écartés, et séparés par un petit bouquet de sourcils fauves assez bizarre. Je vois d’ici l’intérieur de la baraque, puisqu’elle est tout à jour comme un réverbère, et je ne crois pas que cela vaille la peine de se casser le cou.

À propos de Le Péché de monsieur Antoine

Le Péché de monsieur Antoine est le roman du triomphe et de l’amour et des idées socialistes, prenant pour personnage principal Émile Cardonnet, jeune bourgeois n’aspirant qu’à fonder une commune agricole, s’opposant à son père, riche industriel entreprenant de construire une usine pour maîtriser les flots de la Gargilesse.

— [...] Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poète : peut-être aviez-vous raison ; mais j’aurais pu être naturaliste, tout au moins agriculteur, et vous m’en avez empêché. [...]

Mes idées sur la société s’accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous demandais de m’envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J’aurais été heureux de me faire paysan, de travailler d’esprit et de corps, d’être en contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais instruit avec ardeur, j’aurais creusé plus avant que d’autres peut-être le champ des découvertes ! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue transformée par mes soins, j’aurais fondé une colonie d’hommes libres, vivant en frères et m’aimant comme un frère.

En chemin pour Gargilesse, Émile rencontre le comte Antoine de Châteaubrun, noble déchu, vivant chichement dans les restes de son château, partageant également sa table avec son frère de lait Jean Jappeloup, un homme du peuple en délicatesse avec les autorités, auprès de qui il avait eu à s’embaucher comme charpentier, et avec Janille, sa servante qui a élevé Gilberte de Châteaubrun comme sa fille. C’est de la jeune Gilberte, belle bien évidemment, mais aussi instruite, avide de lectures, qu’Émile va s’éprendre. Enfin, il faut compter avec le marquis de Boisguilbault, communiste comme il le dit lui même, imprégné d’une vieille rancœur l’ayant éloigné de son ami le comte et vivant depuis reclus en son domaine.

George Sand écrit et publie (sous forme de feuilleton) Le Péché de monsieur Antoine dans la seconde moitié de l’année 1845.
Au cours de l’année précédente, l’auteure propose à son ami et « inspirateur » Pierre Leroux d’installer à Boussac son imprimerie.

M’en voulez-vous, mon cher monsieur Guillon, de vous avoir montré la crinière d’un vieux lion ? c’est qu’il faut bien que je vous le dise, George Sand n’est qu’un pâle reflet de Pierre Leroux, un disciple fanatique du même idéal, mais un disciple muet et ravi devant sa parole, toujours prêt à jeter au feu toutes ses œuvres, pour écrire, parler, penser, prier et agir sous son inspiration. Je ne suis que le vulgarisateur à la plume diligente et au cœur impressionnable, qui cherche à traduire dans des romans la philosophie du maître. Ôtez-vous donc de l’esprit que je suis un grand talent. Je ne suis rien du tout, qu’un croyant docile et pénétré.

(George Sand, lettre à M. F. Guillon, le 14 février 1844)

Dans ce « désert et montagne aride », Pierre Leroux est vite rejoint par sa famille, ses proches et des disciples de ses théories ; les maigres bénéfices de cette imprimerie où chaque ouvrier gagne le même salaire sont investis dans une exploitation agricole où Pierre Leroux expérimente pour la première fois sa théorie du Circulus (terme qui apparaît d’ailleurs sur sa pierre tombale : « Doctrine de l’Humanité - Solidarité - Triade - Circulus »).

Est-ce, en effet, qu’avec toutes vos richesses vous produisez quelque chose ? non, c’est la Nature qui produit tout ; et quand vous pénétrez au fond de vos moyens de produire, l’industrie vous renvoie à l’agriculture, et celle-ci à vos fumiers. La Nature a établi un circulus entre la production et la consommation. Nous ne créons rien, nous n’anéantissons rien ; nous opérons des changements. Avec des graines, de l’air, de la terre, de l’eau, et des fumiers, nous produisons des matières alimentaires pour nous nourrir ; et, en nous nourrissant, nous les convertissons en gaz et en fumiers qui en produisent d’autres : c’est là ce que nous appelons consommer. La consommation est le but de la production, mais elle en est aussi la cause.

(Pierre Leroux, Revue sociale ou Solution pacifique du problème du prolétariat, n° 6, mars 1846)

Localisation

Également dans Le Péché de monsieur Antoine