Les Destinées sentimentales volume 2, Pauline : Après tant d’inventions...

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales, Albin Michel, 2000, p. 248-249.

© Albin Michel

— Après tant d’inventions, il y a encore des opprimés.
— Le progrès est lent.
— Enfin, vous admettez le progrès.
— Le progrès est lent. Il n’est pas perceptible. Comment le serait-il ? Toute nouveauté, même bienfaisante, ne crée que des périls, une impasse. Et puis, il y a des arrêts, des retours en arrière. On ne sait jamais où l’on se trouve. Mais nous agissons comme si la tâche de l’homme était utile. Vous trouvez que les ouvriers sont encore mal payés et logés ; je vous l’accorde. Je vous dirai pourtant qu’un calibreur, à Limoges, en 1912, gagne six francs par jour. Il gagnait quatre francs en 1830. Mais en France, en général, pendant un siècle, les salaires ont doublé.
— Et le coût de la vie ?
— Le coût de la vie a augmenté mais beaucoup moins que le salaire. Et puis le travail est moins pénible qu’autrefois, moins dangereux et la journée de travail est plus courte. Tout cela n’est pas beaucoup, je l’admets ; enfin, c’est appréciable, et on le doit à quelques industriels qui, d’après vous, se sont réservé la bonne part ; ils n’ont pas accumulé tant de richesses, et je n’en connais pas un, à Limoges, qui résisterait à une crise de plusieurs années. Ce qui me frappe, c’est que ces industriels existent. Voilà le point sur lequel nous différons. Vous croyez qu’il suffit de fabriquer de la porcelaine. Non cela n’est rien. Il faut fabriquer une porcelaine que les Américains achètent. On le doit à Robert Barnery. Avant lui, il y avait à Limoges du kaolin et des ouvriers, mais l’industrie de la porcelaine sommeillait. Presque toutes les industries dont les ouvriers vivent, bien ou mal, sont des forces artificielles, des fantômes qui doivent l’existence à des espèces de médiums en rapport avec les fées de l’air. Elles ne représentent pas un bien positif et durable que les ouvriers pourraient un jour se partager ; du moins la question essentielle pour eux n’est pas là... Ce qui importe, c’est qu’elles existent. La justice n’a rien à voir à ces choses. Ceux qui parlent constamment de justice sont, pour la plupart, des aventuriers.

Jacques Chardonne, Les Destinées sentimentales (Après tant d’inventions...)
© Albin Michel

L’œuvre et le territoire

Jacques Chardonne évoque ici l’évolution de l’industrie de la porcelaine de Limoges et de la condition de ses ouvriers, sujet qu’il aborde à plusieurs reprises dans les Destinées sentimentales tout comme dans sa correspondance. Ainsi, dans une lettre à Ginette Guitard-Auviste datée du 2 octobre 1964 :

J’ai connu la campagne limousine dure aux misères et la transfiguration d’un pauvre Limoges, d’une vaste région, toute démunie, par une entreprise prospère. Et je connais, par l’intérieur, le terrible mécanisme d’une entreprise industrielle.

Je connais pour les avoir vues, les sept grèves qui finalement ont ruiné cette entreprise, naguère bénie par tous, car elle avait apporté une relative aisance, dont ils n’avaient même par l’idée, jadis.

Précisant à la même, le lendemain :

Les ouvriers de Limoges, en 1900, se nourrissaient fort bien ; ils étaient bien logés. Une fête pour eux qui venaient du tragique désert limousin.

À propos de Les Destinées sentimentales

Avec cette fresque historique et intimiste, Jacques Chardonne retrace le destin de Jean et Pauline, un couple confronté aux secousses des premières décennies du XXe siècle.
À la mort de son père, Pauline vient habiter chez monsieur Pommerel, oncle riche et rigide, mais généreux. Abandonné par sa femme, Jean Barnery, pasteur protestant, est l’ami de monsieur Pommerel. Les deux destins vont se rencontrer.

Aventure sentimentale et aventure sociale se mêlent, faisant de ce roman d’amour une subtile peinture de la société bourgeoise et provinciale des grands fabricants de cognac et de porcelaine de Limoges.

(Albin Michel)

Une œuvre en trois volumes parus entre 1934 et 1936, étrangement actuelle, qui révèle l’art et le style du romancier français.
Les Destinées sentimentales ont été portées à l’écran par Olivier Assayas en 2000.

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