Lo Cro do diable Allons, viens...

Serge Vacher, Lo Cro do diable, Après la Lune, 2010, p. 22-24.

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– Allons, viens, Marie, ma Mie. Suis-moi sans avoir peur... Tiens.
Georges a le souffle un peu court d’avoir gravi le flanc de la colline, et de devoir lutter maintenant contre le souffle frais du vent. Il a soif, il a sorti de sa fonte un litron qu’il tend à Marie. « Merci. » Elle ne refuse pas, s’en envoie une bonne lampée. La chaleur du vin la revigore. Elle le rend à Jojo qui s’en enfile lui aussi une giclée dans l’estomac et ils repartent.
– Regarde, ma Mie. C’est là, en bas, à trois cents mètres.
– Où ? Au fond de ce trou ? C’est là que tu veux m’emmener ?
– Chhuut ! N’aie pas peur. Je suis là.
Tu parles !
– Ça risque rien du tout, je te dis. Là où on va, personne pourra nous voir. Même pas les diables. Viens, Marie ça fait trop longtemps que je veux voir ça de plus près. Y peut rien nous arriver. Tiens, regarde !
Et les lumières jaunes apparaissent.
Quatre petits points lumineux, à quelques centaines de mètres du couple. Qui brillent dans la nuit épaisse pour disparaître.
– Faut qu’on s’approche, viens.
Mais Marie a peur. Une peur précise, cette fois. Arriver à plus de cinquante ans pour accompagner un fou à la recherche des feux follets.
Et les trouver !
Georges sent bien que Marie se fait lourde à son bras. Il la tire. Font ainsi quelques mètres dans la direction de l’emplacement des feux lorsqu’ils se sont allumés. Puis ils s’arrêtent à nouveau. Les diablotins ont rallumé leurs lanternes. Un peu plus bas.
Georges chuchote, maintenant, tout près de l’oreille de Marie.
– Viens. Juste quelques mètres encore. Et on restera là-bas, sous la haie de buissons.
– T’es fou ! C’est au moins à deux cents mètres. Je pourrai jamais faire cette distance.
Voilà les lumières qui trouent l’obscurité à nouveau. Encore plus profond dans la crevasse.
– Ah, merde ! Faut qu’on y aille. Viens, je te dis.
Et il entraîne la pauvre Marie, la Mie de tous, dans une marche accélérée. Elle suit, ne peut pas faire autrement. Serre la main à l’écrabouiller. Pleure, gémit. Mais l’alcool a redonné du courage au vieil homme. Bon Dieu, il va pas laisser passer l’occase.
Il y a l’ombre, puis quelques dizaines de mètres dans la clarté. Il connaît bien. C’est le Sindarou des Buses. Si on le continue, on arrive au chemin public qui va de Chaumerle à Sous-les-Fougères.
Après, ils retrouveront la nuit des buissons. Ils pourront se cacher dessous. De là, ils verront la crevasse dans sa presque totalité. Du fond de la vallée des Clides, jusqu’au bout, vers le Cherroux.
Le vieux tient fermement la main de Marie. Elle a abandonné. A offert son sort à Georges.
– Va, je te suis.
Là, tout devient facile. Elle laisse aller, enfin. Sa vie, là-bas, au pays des mines, défile en même temps que les ombres qu’elle croise. Les voilà au milieu du chemin. Dans une cinquantaine de mètres, l’ombre protectrice à nouveau.
L’hôpital et les mots d’amour d’hier lui reviennent en mémoire. Pourquoi pas ? Peut-être est-il là, un lampion au bout du bras, qui l’attend avec son grand corps solide, son sourire éclatant, et sa barbe râpeuse qui lui mange le visage. Elle trébuche un peu et pousse un petit cri. Mais se rattrape au bras encore solide de Jojo.
– Bon Dieu, fais attention, ma belle !
Et ils repartent. Les buissons sont tout proches, maintenant. Marie entend même les insectes qui bourdonnent à ses oreilles. Ces fichues abeilles devraient dormir, maintenant. Essoufflée, elle ne prend par garde aux claquements secs, proches de ceux du pic, suivis d’un léger sifflement, qui mitraillent la nuit. Elle sent seulement Georges qui stoppe brusquement dans un
gémissement, puis s’affaisse. Elle sent une maudite abeille qui vient la piquer au cou.

Un violent coup de tonnerre éclate au moment où elle glisse à terre, à la rencontre de son passé, et la pluie se met a tomber.

Serge Vacher, Lo Cro do diable (Allons, viens...)
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L’œuvre et le territoire

Georges a pris sa retraite d’ouvrier agricole depuis peu mais ne peut s’empêcher de retourner de temps en temps à la ferme.

– Oui, comme ça. En me cachant. Oh, sûr, je fais attention, on me prendrait pour un voleur. Je rôde, je regarde si les bêtes vont bien, si les prés et les champs sont entretenus, si les clôtures tiennent bon...

C’est lors d’une de ces visites nocturnes qu’il croit voir des démons sortir du Cro do diable. Marie n’y croyant pas, ils s’y rendent ensemble, l’alcool leur donnant le courage nécessaire.

– Tu sais, Lo Cro, c’est un trou énorme. Jamais personne n’a osé y rentrer. Depuis que je suis né, je le vois comme ça. Ma mère me disait que c’est le diable qui a voulu se faire une planque dans le coin. Alors il a creusé la crevasse et il y vient de temps en temps avec deux ou trois de ses vilains démons. Fallait surtout pas s’approcher, parce que les démons pouvaient t’attraper et te faire disparaître au fond du trou...
– Eh, mon beau. Faut arrêter le pinard, sinon bientôt, tu sauras même plus tricher à la belote ! Me dis pas que tu crois à ces conneries de diables et de démons.
– Arrête, Marie. Je les ai vus.

Les noms des lieux-dits cités par l’auteur étant inventés, il nous est difficile de géolocaliser précisément ce lieu. Selon l’auteur, la crevasse se trouve à la lisière d’un champ, entre Lacelle et Bugeat.

À propos de Lo Cro do diable

À la fin des années 1990, sur le plateau de Millevaches du côté de Bugeat, Louis Chastagnier cherche un ouvrier agricole pour l’aider quelques mois à la ferme. Pierre Carmet, trentenaire célibataire, répond à l’annonce et, après six mois passés à travailler sur l’exploitation agricole, il accepte de rester aux côtés de Louis et de sa jeune et belle épouse.

Peu de temps après l’arrivée de Pierre, Louis découvre les corps de Georges, son ancien employé, et de son amie Marie au fond du cro do diable, crevasse géologique qui bordent les terrains de l’exploitation.

Nul ne s’est aventuré au creux de l’immense ravin de mémoire de Georges. Ce trou est plus vieux que lui, plus vieux que les légendes des fous ou des sages, plus vieux que tous les hommes de la terre. Il résulte du Chaos, du formidable craquement provoqué par la rencontre des plateaux environnants. Cette légère caresse qui a duré plusieurs millions d’années a fait exploser les volcans et a ouvert les sources du plateau, autour d’eux. Les granits ont affleuré, sont devenus maîtres du terrain. Ils ont tracé la frontière dans une poussée gigantesque entre les collines verdoyantes du Limousin facile et accueillant et le plateau de Millevaches, creusant un fossé abrupt que le temps, les pluies ont rendu a peine moins pentu, et que les hommes ont comblé de légendes.

Bastien Lenoir, policier à Limoges, enquête sur l’affaire qui est par ailleurs couverte par son ami Max Léobon, journaliste à L’Écho du Limousin. C’est donc ensemble qu’ils se rendent en Creuse (en réalité Bugeat est en Corrèze, à la limite avec la Haute-Vienne) dans ces lieux sans histoires qui pourraient bien abriter en leur sol des déchets nucléaires venus d’Allemagne.

Hé mec, tu connais la Creuse ?
– La quoi ?
– La Creuse.
Max posa son verre et réfléchit.
– Attends voir, finit-il par murmurer, la Creuse... la Creuse... ça me dit quelque chose, mais, bon Dieu, j’arrive pas à... Dis donc, c’est pas là-bas qu’on a trouvé les derniers Indiens ? Tu sais, ceux qui parlent à peine, qui aboient quand ils te voient et qui se changent une fois par an ?
[...]
– Stop, je t’arrête. Tu sais ce que c’est la Creuse ?
– Un tas de cailloux.
– Ouais t’as raison un tas de rocs. Mais pas seulement... La Creuse, mon pote, c’est aussi rempli de paysans et de loups. Que tu sais pas qui c’est les plus méchants. Il paraît même que l’ours brun hiberne là-bas depuis deux ou trois milliers d’années et que vu la politique territoriale menée par les gouvernements successifs au cours de ce millénaire, il va enfin pouvoir se réveiller peinard. Tout seul.

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