Avec Bastien Alice rêvait...

Mathieu Riboulet, Avec Bastien, Éditions Verdier, 2010, p. 63-64.

© Éditions Verdier

Alice rêvait, marchait lentement, montait au Vareyron, Martin et ses trois fils vaquaient et la laissaient tranquille. Pourtant parfois Bastien, vers cinq ans, vers six ans, la rattrapait à mi-pente, en douceur mettait sa petite main dans la sienne et tous deux finissaient l’ascension en silence. Parvenus au sommet ils s’allongeaient sur l’épais tapis d’herbes et de bruyère, Alice prenait Bastien dans ses bras, elle lui racontait des histoires de montagnes. Quand le soleil d’été se lève, quand sur son disque rond se profilent les massifs du Sancy, du Cantal, en découpe d’acier glacé, il est encore rouge d’avoir illuminé toute une nuit durant le grand Orient mystérieux tapi derrière et les millions d’hommes qui s’agitent en tous sens pendant que nous dormons. La terre tourne, Bastien, et quand vient notre tour d’être éclairés le soleil est épuisé, il se demande où il va trouver la force de nous réchauffer, il hésite, de longs instants nous restons dans le froid bien qu’il soit déjà là, puis lentement il se décide, il monte et il fait beau. Nous avons chaud, Bastien, et nous courons, nous travaillons, nous jouons, et nous faisons si peu attention à lui qu’il est vexé, il décide de partir, il est tout rouge et il fiche le camp, par-delà Millevaches, et nous dormons. C’est au tour des Indiens d’être éclairés de rouge, mais nous n’y pensons pas plus que nous ne pensons au soleil quand il est là. Et les Indiens non plus ne pensent pas à nous quand ils courent, ils ne savent pas que le Puy de Sancy et le Plomb du Cantal sont baignés d’étoiles filantes ni qu’à leurs pieds nous dormons, ils sont si occupés que le soleil se vexe encore et décide de revenir voir à quoi nous pensons, mais souvent nous ne pensons à rien. Tu vois Bastien, je pense tout le temps aux Indiens qui dorment quand nous courons et qui courent quand nous dormons, et je m’attends toujours à voir leurs oreilles pointer là, derrière la frange des montagnes. Ces Indiens sont gentils Bastien, si un jour ils arrivent il faudra bien les accueillir, ils sont très beaux, très vieux, très sages.

Mathieu Riboulet, Avec Bastien (Alice rêvait...)
© Éditions Verdier

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, Mathieu Riboulet évoque l’enfance en Corrèze du héros, Bastien, et ses promenades avec sa mère.

À propos de Avec Bastien

Bastien a la trentaine. Il a passé son enfance en Corrèze dans un hameau isolé, au sein d’une famille aimante. À huit ans il tombe amoureux de Nicolas, un de ses camarades de classe, qui disparaît peu après dans un accident de voiture. N’ayant pu consacrer sa vie à ce garçon, Bastien la consacrera aux hommes que le hasard mettra sur sa route.
Bastien est régisseur de théâtre, il aime aussi l’escalade, quand il n’est pas sur les plateaux il affronte les à-pics des grands causses de Lozère. En outre, depuis l’enfance, il s’habille parfois en fille pour voir comment le monde alors apparaît et répond. Enfin il arrive qu’il ne soit ni au théâtre ni au grand air, ni habillé en garçon ou en fille, mais nu dans quelques films pornographiques qui lui permettent d’allier l’utile à l’agréable.
C’est dans un de ces films que je l’ai vu pour la première fois. Je ne me suis jamais remis de la liberté insolente de sa présence.
Devant l’écran où je me tiens caché, à l’ombre de la lumière que Bastien projette, sans fin j’interroge le mystère de son apparition, le sens qu’elle confère à ma vie. Je tente ici de deviner tout ce que les films où je le vois s’ébattre dérobent à ma vue (son enfance, son travail, sa famille, ses amours, ses habits), me laissant dans l’exercice conjugué du regard et du désir, dans la contemplation d’un portrait lumineux et brutal à peaufiner pour les jours, désormais proches, où l’ombre gagnera.

(éditions Verdier)

Bonus

  • MP3 - 1.7 Mo
    Mathieu Riboulet lit l’extrait « Alice rêvait » de Avec Bastien.
    Enregistrement réalisé par le CRL en Limousin.
    © Éditions Verdier

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