L’Archipel enchanté Adossé à la montagne...

Paul-Louis Grenier, L’Archipel enchanté, Société littéraire de France, 1920.

© Société littéraire de France

Adossé à la montagne, verte de sapins et de hêtres, le beffroi domine et garde le défilé hérissé de halliers. Il est coiffé de fer comme un archer gallois, il a un visage qui menace, sourit ou pleure, selon les temps et les jours ; il a un cœur et ce cœur c’est Smaragda, sa bonne cloche d’airain, Smaragda qui porte le nom d’une sainte dont le corps, exhalant un parfum de roses, dort au couvent des Sept-Archanges, depuis mille ans.
Le beffroi a vu passer tous les cortèges ; il a salué la reine des Pléiades qui s’en venait d’Orient sur un chameau pavoisé d’étendards ; il a rugi, pendant que les bannières des ennemis de son roi caracolaient au poing des cavaliers en armes ; il a sangloté, géant livide, dans la nuit d’orage où l’on chanta la messe, au bruit de tonnerre pour ses princes assassinés. Les paysans des vallées l’admirent sans le craindre ; il est rustique comme un pigeonnier immense ; il a des airs maternels d’église ; les petits enfants, qui le croient un joujou énorme, tendent vers lui leurs bras.

Paul-Louis Grenier, L’Archipel enchanté (Adossé à la montagne...)
© Société littéraire de France

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