L’Amour des trois sœurs Piale À la sortie...

Richard Millet, L’Amour des trois sœurs Piale, Gallimard « Folio », 2004, p. 30-32.

© P.O.L

À la sortie de Siom, vous avez pris sur la gauche, la route des Freux – celle de Treignac, si vous préférez. Vous avez dû vous tromper, comme tout le monde, et prendre le chemin de l’Oussine-des-Bois, dont la pancarte est tombée, et non celui du barrage, un peu plus loin, après les sapins de la Planche. Il n’y a pas de pancarte ? Elle est couchée dans l’herbe, elle aussi ? Peut-être bien. Qui se soucie encore de ce qu’il y a au bout de cette route, trois kilomètres plus loin, au-delà du barrage ? Vous avez laissé là votre voiture. Vous avez fait comme tout le monde : vous avez écouté le silence, longuement, et vous vous êtes sans doute senti plus seul ; puis vous l’avez passé, ce barrage, vous avez sûrement regardé par-dessus le rebord, de chaque côté, d’abord dans le vide, du côté incurvé, vers ce peu d’eau qu’on appelle la Vézère et qui coulasse dans des gorges rocheuses, tapissées de petits chênes, de coudriers et de ronces ; et vous avez frissonné : il faisait beau et froid, c’était hier, dimanche, n’est-ce pas, le vent du nord s’était levé dès l’aube et avait débarrassé le ciel de tous les mauvais nuages de ces derniers jours. On savait qu’il ferait beau, dès la veille au soir, puisque le cul de la Limougeaude était propre, ne riez pas, c’est une expression d’ici, il suffit de regarder le ciel de ce côté de Limoges pour savoir quel temps il fera, le lendemain... [...] Vous avez repris votre souffle, écouté peut-être s’il y avait quelqu’un ; mais qui diable vouliez-vous qu’il y ait, à part le vent, les renards, les chats sauvages, les oiseaux ! Le diable en personne ? Vous avez peut-être raison : certaines nuits, sur cette hauteur, l’une des plus élevées du canton, le saviez-vous ? il y a tant de vent et il fait si froid qu’on peut croire que ce sont les peuples des ténèbres qui se sont assemblés là et soufflent aux oreilles des pauvres gens. Vous riez parce que vous n’avez pas eu peur, que votre génération ne connaît pas la peur de la nuit ; et puis il faisait grand jour : le Montheix ne vous a semblé qu’un repaire de vieilles bêtes. Peut-être avez-vous souri de nous imaginer, enfants, là-bas, dans ce repaire des vents.

Richard Millet, L’Amour des trois sœurs Piale (À la sortie...)
© P.O.L

L’œuvre et le territoire

Dans cet extrait, Richard Millet nous amène du village de « Siom » (Viam en fait) à ce lieu désert, déserté voire même oublié, le Montheix, au-delà du barrage de Monceaux-la-Virole où le visiteur égaré ne peut manquer de s’arrêter.

À propos de L’Amour des trois sœurs Piale

Au milieu des vents, des pluies et des voix sombres des bois du plateau de Millevaches, dans la grande nuit corrézienne, voici l’histoire de trois femmes fières. Yvonne, Lucie, Amélie : les trois sœurs Piale. Trois vies de femmes, vies de déceptions, de dureté, de laideur et d’intelligence, de beauté innocente.

Carnet de croquis, journal, méditation ? Peu importe, car tout ce qui se lit dans ce texte s’entend musicalement et ces notes sur le désir sont aussi bien de musique. D’ailleurs une allusion à Mozart annonce d’emblée l’air du catalogue qui pourrait suivre. Mais il ne s’agit pas de cela : anonymes ou nommées, si tant de femmes ici traversent le champ magnétique du désir c’est qu’un geste, l’intonation d’une voix, un seul regard suffisent parfois à l’embrasement. Et si la dimension érotique de ce livre, son extrême sensualité sont évidentes, il est aussi une réflexion toujours relancée au gré des émotions et des surprises de l’amour. Il est une recherche, la tentative d’élucider le mystère des corps et de leur étreinte. Il va, loin de tout discours, procédant par éclairs, par illuminations, fouiller au plus profond de cette obscurité du vivant qui aime.

(P.O.L)

Bonus

  • MP3 - 2.6 Mo
    Cet extrait de L’Amour des trois sœurs Piale (À la sortie...) lu par Richard Millet.
    Enregistré en 2010 par le CRL en Limousin.
    © P.O.L

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