La Page de catéchisme À la belle saison...

Albert Valade, La Page de catéchisme : Oradour-sur-Glane, Les Villages sans enfants, Éditions de la Veytizou, 1999, p. 25-26.

© Éditions de La Veytizou

À la belle saison, nous allons pêcher dans la Glane. Les jolis coins ne manquent pas le long de la rivière qui serpente et paresse à travers les prés récemment fauchés. Lorsque tombe la fraîcheur, c’est le bon moment. Dans le calme du soir, on entend le bruissement des feuilles qu’un vent léger caresse en passant. Les libellules dansent un ballet multicolore. Elles effleurent la surface de l’eau, ou se posent sur une feuille de vergne qui flotte, emportée lentement au gré du courant. Une nuée de gros moustiques cernent le bouchon. Vus de loin, ils ressemblent à des avions, toute une escadrille. Ils s’éloignent dès que l’on tire sur le fil, mais reviennent bientôt.
Sur l’autre rive, les vaches au pelage roux, en bonnes Limousines, broutent en cadence. Cela fait le même bruit que lorsqu’on mord dans une pomme tendre : Vraoum-raoum... raoum... Deux prairies sont situées de chaque côté de la Glane. Elles sont reliées par un adorable pont de bois avec des mains courantes, le pont de l’Erbeillou. On peut pêcher depuis ce pont, mais il y a un peu de courant, et beaucoup de limon. Le hameau du Mas-du-Puy est blotti dans le feuillage, près de la forêt de Veyrac. L’instituteur, monsieur Rousseau dit que ce nom peut venir du fait qu’il y aurait eu, autrefois, un volcan à cet endroit.
On se rend à l’école à Oradour, distant de deux kilomètres, à pied et en groupe, par une route blanche bien ombragée. Au retour, le soir, la distance paraît beaucoup plus courte. Il nous arrive de faire des fredaines. Un soir, ayant repéré un charrettou utilisé par les cantonniers, et laissé au bord de la route en prévision de prochains travaux, nous avons déplacé l’engin, que nous avons abandonné un kilomètre plus loin. Les sorties de l’école ne sont pas toujours paisibles. Entre ceux des villages des Bordes, de La Tuilière, de Valeix, et ceux du Mas-du-Puy, d’Orbagnac ou du Repaire, la séparation a lieu au Chêne, à côté de la halle et du coiffeur, Lucien Morlièras. Elle est parfois houleuse. Les Bordauds sont les plus nombreux, mais les autres ne se laissent pas faire, et il y en a des costauds.

Albert Valade, La Page de catéchisme (À la belle saison...)
© Éditions de La Veytizou

L’œuvre et le territoire

Albert Valade évoque des souvenirs de son enfance au bord de la Glane ainsi que le trajet qu’il lui fallait faire pour aller à l’école à Oradour-sur-Glane, tout comme tous les enfants des villages voisins. Il donne ainsi une représentation de la vie telle qu’elle était avant le massacre du 10 juin 1944.

À propos de La Page de catéchisme

Albert Valade avait quatorze ans en 1944 lors du massacre d’Oradour-sur-Glane. Occupé dans un champ à garder son troupeau, il entend pour la première fois les détonations des mitrailleuses. Il aperçoit de la fumée en provenance d’Oradour à quelques kilomètres de là, puis il reçoit, entre les mains, une page de catéchisme brûlée.
Il raconte dans cet ouvrage-témoignage, la vie à Oradour, avant et après cette journée, présentant ceux qui ont été tués ce jour-là et ceux qui, comme lui, ont survécu.
Son récit est poignant, sobre, sans affectation. Il a su faire revivre avec beaucoup d’émotion et de sensibilité, l’atmosphère particulière de cette époque. Il a évoqué avec pudeur tous ces visages innocents à jamais disparus. Il a décrit l’immense douleur, vécue dans le silence, de ceux qui ont attendu en vain le retour de ces enfants partis pour toujours dans leur éternité.

Bonus

  • MP3 - 1.9 Mo
    Albert Valade lit l’extrait (À la belle saison...) de La Page de catéchisme
    Enregistrement : CRL en Limousin.
    © Éditions de La Veytizou

Localisation

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