Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu À l’endroit...

À l’endroit où s’élève aujourd’hui la ville de Saint-Léonard, il y avait au sixième siècle une de ces vieilles forêts du monde primitif, avec des arbres de mille ans, des feuillages noirs et entrelacés, et de sombres et mystérieuses retraites où les druides venaient offrir à Irminsul leurs sacrifices de sang. Un antique château romain, perché, comme l’aire d’un aigle, à la cime d’un roc escarpé, semblait la seule habitation humaine qu’on pût trouver dans le voisinage, à moins qu’on ne donne ce nom à deux ou trois misérables huttes gauloises, en forme de ruches à miel, semées çà et là sur un espace de plusieurs lieues d’étendue.

[...]

Par une journée sombre et pluvieuse du mois de grandes herbes, pour nous servir de l’expression franque, cette troupe étrangère chassait dans la forêt. Les sons rauques de la corne retentissaient dans le lointain, mêlés aux acclamations barbares, et se prolongeaient d’échos en échos jusqu’aux limites les plus reculées de ces lieux incultes.

En ce moment, deux chasseurs qui s’étaient séparés des autres s’enfonçaient dans la forêt du côté opposé à celui où le bruit se faisait entendre, et descendaient à pas lents, en écartant les ajoncs et les fougères, la montagne qui longe la Vienne. [...]

Ils se trouvaient alors dans une étroite vallée tout encombrée de gros rochers, au fond de laquelle la rivière coulait à grand bruit.

[...]

« Écoute, Jucundius, mon leude fidèle, dit-il avec complaisance ; j’ai conçu de grands projets, et je te les confierai même avant d’en parler aux évêques mes alliés. La reine Chlotilde va sans doute me donner un nouveau fils, et je dois songer à l’héritage que je laisserai à mes enfants. N’est-ce pas qu’on pourrait faire un beau royaume avec tout le pays qui s’étend depuis le Rhin jusqu’à l’Océan et depuis la Belgique jusqu’à la Méditerranée ?
— Oui, dit le comte de Limoges, les yeux rayonnants d’intelligence ; mais il faudrait que les Goths et les Burgundes fussent abattus ; il faudrait que Sigebert, roi de Cologne, Ragnacaire, roi de Cambrai, Rignomer, roi du Mans, fussent morts, et ces rois sont de ta famille.
— Tout me réussira, répondit Chlodwig avec naïveté, parce que je marche droit devant Dieu. Sigebert et Ragnacaire sont peut-être morts déjà, et Rignomer doit bientôt mourir. Tu as mon secret, tais-toi. »

Dans la vivacité de sa pensée, le Sicambre avait parlé très haut. Tout à coup, des profondeurs du bois sortit une voix sourde et terrible :
« Qui parle de faire mourir Rignomer, roi du Mans ? disait-elle. Qui osera frapper le chef que les tribus assemblées ont assis sur le pavois ? Qui répandra la sang d’un descendant de Mérovée-le-Chevelu ? »

Les regards des deux chasseurs se dirigèrent avec précipitation vers un massif de feuillage d’où semblait sortir cette voix mystérieuse. Chlodwig s’avança avec la frankiske à la main, mais il l’abaissa aussitôt qu’il eut vu le personnage inconnu qui avait surpris ses secret.

C’était un ermite de haute taille, au visage blême, dont les yeux fascinateurs brillaient d’un feu mythique.

Élie Berthet, Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu (À l’endroit... — p. 265-268)

L’œuvre et le territoire

Le roi franc Chlodwig, accompagné de son épouse Chlotilde, enceinte, et de sa cour, fait halte en un antique château romain au cœur de la forêt de Pavum [dont la vue rappelle] sans doute à ce peuple chasseur sa forêt de Tournay et ses joyeuses expéditions contre les ours et les aurochs de la vieille Germanie.

C’est justement au cour d’une partie de chasse que Chlodwig confie à Jucundius, Gaulois de son état, comte de Limoges et leude de ce roi des « Franks », ses noirs desseins, surpris alors par un ermite qui ne peut prédire autre chose que de mauvais présages au roi franc.

À propos de Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu

Avec Saint Léonard – Chlodwig-le-Chevelu, Élie Berthet propose, d’une certaine façon, la vie de saint Léonard, restée très longtemps de tradition orale, et revient donc sur les origines de la fondation de la ville de Saint-Léonard-de-Noblat.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, dans une de ses Lettres sur le Limousin, nous donne une version quelque peu différente de cette légende de la fondation de Saint-Léonard-de-Noblat. Surtout, épris d’étymologie, il nous apprend que le Chlodwig d’Élie Berthet devrait être en fait plutôt Chlodowig ou Hlodo-Wig (dans l’idiome tudesque), ou, plus simplement, Clovis.

Vainqueur ensuite d’Alaric, tué de sa propre main, le robuste et infatigable roi des Francs, se rendant de Bordeaux à Paris, s’arrêta à Limoges, où les plaisirs de la chasse aux bêtes fauves le retinrent longtemps. Clotilde, impatiente et oubliant les dangers d’une longue route dans l’état où elle se trouvait, quitta Paris et vint rejoindre son royal époux. Sur la rive gauche de la rivière de Vienne, à quelques lieues de Limoges, sur un mamelon contourné par les eaux, au milieu de bois épais, s’élevait un castel fortifié dont l’origine se perdait dans la nuit des temps. [...]

La reine, dans les douleurs d’un enfantement laborieux, se mourait [...] L’un des guerriers de la suite de Clovis parla d’un saint ermite ayant nom Léonard, célèbre dans toute la contrée par sa vertu, sa piété et les cures merveilleuses dues à ses prières. Il vivait de prières et d’aumônes dans un lieu appelé Panù, Panac ou Pauvin. Sur l’ordre de CLovis, vingt hommes d’armes s’élancent vers la forêt voisine, traversant la Vienne là où est aujourd’hui le joli pont qui réunit les deux rives, grimpent la colline et parcourent dans tous les sens la forêt qui couvre le coteau. Au milieu de ces bois, que la cognée n’a point encore frappés, dans un fouillis épais de chênes où pend le gui sacré, tout auprès d’une grotte naturelle, s’élevait en effet l’ermitage du pieux cénobite, brusquement arraché à ses prières, il est entraîné ou plutôt enlevé et transporté au château où règne en ce moment un silence funèbre.

Mis au fait en quelques mots de ce qu’on attend de lui, Léonard pénètre en hésitant dans cette pièce sombre, où sous le dais royal gît inanimée la malheureuse Clotilde. L’homme de Dieu [...] entre en silence. Il s’approche de ce lit aux crépines d’or, ses grands yeux brillent sous leurs arcades enfoncées ; sa bouche a souri sous sa barbe inculte ; il a compris le suprême effort de la nature. Il tombe à genoux... [...] Un cri suprême a retenti... Clotilde est sauvée ! Un prince est né... [...] Le roi a demandé au pieu cénobite :
« Que veux-tu ?
— Le terrain que parcourra mon ânesse du lever au coucher du soleil. Que nul n’y pénètre désormais sans mon ordre ; que cet espace, consacré à Dieu, soit sacré pour tous.
— Cela sera », dit le puissant monarque.

Et l’enceinte, parcourue à pas lents par la modeste monture du saint homme, renferma tout le plateau couvert de bois où se trouve aujourd’hui la ville de Saint-Léonard. Autour de la demeure de l’homme de Dieu accouraient de toutes parts de nombreux pèlerins, s’élevèrent bientôt de nombreuses chaumières, puis un bourg, puis une ville.

Henri Alexandre Flour de Saint-Genis, Lettres sur le Limousin, Les Ardents Éditeurs, 2013, p. 80-81.

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