Des animaux farouches À l’arrivée de la batteuse...

Georges Magnane, Des animaux farouches, On verra bien, 2014, p. 37-38.

© On verra bien

A l’arrivée de la batteuse, nous étions toujours une demi-douzaine à la suivre dans le chemin bordé de deux hautes haies vives où abondaient les houx et les aubépines. Nous ne voulions pas manquer les passages difficiles. La boue des autres saisons avait complètement séché pendant l’été, formant de larges plaques un peu partout et, en deux endroits, bizarrement, des monticules durs comme de la rocaille, dont la pioche et la pelle du batteur Bernard ne venaient jamais à bout. L’attelage des quatre bœufs réputés les plus forts, ceux du père Rousset, le propriétaire de la plus grande maison du voisinage, abusivement appelée le Château, et les nôtres, marchaient d’eux-mêmes à vive allure, sans qu’il fût besoin de les pousser, car l’excitation de tant de spectateurs inhabituels se communiquait à eux. [...]
Avec les autres gamins, je gambadais. Tantôt, aux moments critiques, nous nous approchions des bœufs et de leurs supporters au risque de nous faire bousculer et marcher sur les pieds (sans compter les injures). Tantôt nous escaladions le talus et, à deux endroits où c’était possible, nous frayions un passage au travers de la haie, non sans nous égratigner le visage et les mains. Tant pis ! quand ça saignait, on suçait le sang et on se tamponnait les joues et le front avec les manches de nos chemises.
« Ils ont le diable au corps, ces sales gosses », grommelaient les hommes. Vue de la prairie, la progression de l’épaisse masse sombre de la batteuse prenait des contours héroïques : « C’est un monstre qui va tout défoncer », criait Friquet. (Il s’intéressait déjà aux romans d’aventures que l’aîné de ses cousins entassait dans une malle, d’où son surnom.) Pour ne pas me laisser oublier, je me rappelais les discussions entre mon père, président du Syndicat agricole, et le secrétaire de mairie, et hurlais à plein gosier : « C’est pas un monstre, c’est la machine, notre meilleure amie. Vive la machine ! »

Georges Magnane, Des animaux farouches (À l’arrivée de la batteuse...)
© On verra bien

L’œuvre et le territoire

L’arrivée de la batteuse est un moment d’euphorie pour les enfants, curieux mais quelque peu intimidés par cette machine si imposante et bruyante.

À propos de Des animaux farouches

Des animaux farouches est un roman autobiographique composé de plusieurs chapitres fragmentés en une succession d’anecdotes. Georges Magnane revient sur son enfance passée dans un petit hameau proche de Neuvic-Entier, en Haute-Vienne, narrant, sur une période allant de 1911 à 1919, la vie de sa famille (paysans avec trois enfants vivant sous le même toit que les grands-parents), la vie des personnages pittoresques de son village natal mais aussi sa découverte des livres ainsi que le chaos et le désenchantement du monde, de l’annonce de la guerre à sa fin.

Amoureux de la nature, Georges Magnane décrit la ruralité limousine à travers de belles pages-paysages, des descriptions des travaux agricoles mais aussi des personnages qu’il côtoyait à l’époque (moissonneurs, faucheurs, instituteurs, facteurs, ivrognes...) et des événements qui les réunissaient (fête des moissons, foires, bals...)

La minutie déployée par Georges Magnane pour décrire ce monde merveilleux que représente « son » Limousin, témoigne de l’éclat de ses souvenirs et du rôle narratif qu’il veut leur faire jouer : les lieux sont tellement magnifiés qu’ils se métamorphosent en un personnage à part entière.

(Thomas Bauer dans la préface du roman)

Mais la vie paysanne du début du XXe siècle était rude. L’auteur montre les difficultés et la violence de la paysannerie par des portraits de paysans agressifs qui se battent contre la nature, leurs voisins et contre les gens de la ville, dénonçant ainsi la « bestialité » de ses semblables.

Des animaux farouches est le dernier roman de Georges Magnane.
L’auteur entreprend l’écriture de ce récit autobiographique après plus de dix ans de silence, à la suite de la découverte d’une maladie inflammatoire et dégénérative. Par ce roman, il décide de revenir une dernière fois sur son passé en retraçant le chemin parcouru et en replongeant dans les raisons de son déchirement entre la fierté de ses origines paysannes et le mépris envers ce monde violent.

Publié initialement à la NRF en 1978, Des animaux farouches est réédité par les éditions On verra bien en 2014.

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