La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France À Aubusson...

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 69-71.

© Éditions Payot & Rivages

À Aubusson, un jeune et distingué avocat, Me Maurice Dayras, a bien voulu nous confirmer les déclarations qu’il avait déjà faites à un de nos confrères, M. Émile Cossira [Émile Cossira, Almanach Police Magazine, 1933].

Tout jeune en 1917, il s’en allait souvent jusqu’au camp de Charrasse où il était l’hôte d’officiers russes que ses parents recevaient lorsqu’ils descendaient en ville.

« Je me souviens, nous a raconté Me Dayras, qu’un jour j’avais été invité à prendre le thé par le capitaine Djalabov. Je me trouvais non loin du camp de Charrasse lorsque je vis surgir devant moi le capitaine et un de ses amis qui, tous deux, bien que complètement équipés, sautillaient, pieds nus, sur les cailloux du chemin. Les soldats leur avaient volé leurs bottes pendant qu’ils se baignaient dans la Creuse. Malgré sa mésaventure, le capitaine Djalabov voulut absolument m’offrir le thé promis et je le suivis sous sa tente où un vieux soldat qui, bénévolement, lui servait d’ordonnance, nous prépara le chaud breuvage dont l’eau avait bouilli dans un samovar d’argent massif et nous le versa dans des tasses aussi précieuses. Le thé servi, l’ordonnance s’assit à côté de nous et but placidement le contenu de la tasse de thé qu’il s’était réservée. C’était sa façon à lui de prouver à son capitaine ses sentiments d’égalité.
« C’était, d’autre part, un vrai régal d’entendre les concerts que donnaient sur le plateau les musiques des régiments bivouaquant à Charrasse. Les soldats se distinguaient comme ils pouvaient et ils organisaient des réunions sportives qui étaient de véritables représentations pour les naturels du pays. Tous les soirs, à cinq heures, les Russes descendaient à Aubusson.
« Un cavalier les précédait : c’était leur “pope”, disaient-ils, qui, sur un cheval, se livrait à d’incroyables acrobaties.
« En ville, vous croyez peut-être que les Russes envahissaient les cafés et les débits de vin. Profonde erreur, ils n’avaient qu’un but : les coiffeurs et les parfumeries qu’ils dévalisaient littéralement, achetant toutes les lotions et l’eau de Cologne dont beaucoup se régalaient, la buvant à pleines gorgées et dévorant, dit-on, des tartines de pâte dentifrice ou de crème de beauté.
« Puis, ils se réunissaient sur les places et chantaient des chœurs de leur pays pendant que les habitants faisaient cercle autour d’eux. Il y avait aussi leur mascotte : l’ourse “Michka”, dont les contorsions nous firent bien rire.
[...]
« Tandis que les Russes de Charrasse s’amusaient de leur mieux pour passer le temps et que leurs concerts charmaient littéralement les Aubussonnais et les Felletinois, l’orage continuait à gronder au camp de La Courtine, où dix mille soldats armés de fusils et de mitrailleuses, largement approvisionnés en cartouches, vivaient à leur guise. »

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France (À Aubusson...)
© Éditions Payot & Rivages

L’œuvre et le territoire

L’auteur rapporte un témoignage sur l’entente cordiale entre les soldats loyalistes de la 3e brigade déplacés près de Felletin (campant à Charrasse) et la population locale, non sans donner du crédit aux rumeurs qui font des Russes de véritables ivrognes. La boisson ne semble pas pour rien dans ce rapprochement :

L’alcool et le vin coulèrent en abondance et des relations parfaitement agréables entre Russes et indigènes s’étaient établies en certains lieux où la morale n’était pas en grand honneur.

Pierre Poitevin, La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France, Payot, 1938, p. 81.

Jean Anglade, dans Y a pas d’bon Dieu, décrit les mêmes scènes de fraternisation lors de la commémoration de la Fête nationale à Felletin :

Pour le 14 Juillet, la brigade donna un concert de trompettes et de tambours, puis organisa une fête dans la cour de l’école primaire, offrant aux Felletinois et Felletinoises des rafraîchissements et des pâtisseries russes. Ces soldats se promenaient librement dans les rues de la ville et faisaient bien profiter les commerces de leur triple solde. [...] L’un deux promenait en laisse une ourse d’assez petite taille appelée Miarka ; à ses commandements russes, elle dansait gracieusement en secouant son grelot. Les enfants lui jetaient des pommes – non pas mûres, mais vertes, ramassées sous les arbres – qu’elle mangeait avidement, le jus lui dégoulinait des badigoinces. Ses contorsions les faisaient crever de rire.

Les officiers recevaient volontiers sous leurs tentes les notables de la ville, avec qui ils s’entretenaient en français autour du samovar. Ou bien ils allaient aussi se baigner dans la Creuse, mêlés à leurs troubades. Mais il arriva une mésaventure à un capitaine et un lieutenant : on les vit revenir pieds nus de la rivière, sautillant sur les cailloux du chemin, parce que des soldats avaient volé leurs bottes.

Jean Anglade, Y a pas d’bon Dieu, Presses de la Cité, 1993, p. 186-187.

À propos de La Mutinerie de La Courtine : les régiments russes révoltés en 1917 au centre de la France

Le « reportage historique » de Pierre Poitevin sur la mutinerie de La Courtine est dans un premier temps publié en cinq épisodes dans la revue Le Limousin de Paris. En 1934, les articles sont réunis en une brochure, Une bataille au centre de la France en 1917, largement diffusée en Limousin. La recherche est inédite en ce qu’elle s’appuie sur de nombreuses sources — en particulier l’expérience du journaliste local Gabriel Cluzelaud, présent sur le site au moment des faits — et divers témoignages (desquels les Russes sont néanmoins exclus). L’auteur présente son récit comme impartial, objectif et aussi exact que possible, et nuance notamment les exactions attribuées aux Russes.

La parution de ces écrits suscite toutefois une polémique, Pierre Poitevin étant accusé de souscrire à la version officielle de l’armée française en n’évaluant le nombre de morts qu’à une dizaine. Elle s’inscrit dans la tension qui anime les différents commentateurs de l’époque qui ne parviennent pas à s’accorder sur un bilan, en cela aidés par la classification des archives militaires.

Pierre Poitevin transforme son récit en un ouvrage publié en 1938, enrichi de nouvelles sources (dont celles du Musée de la Guerre de Vincennes, qui lui permettent d’intégrer des témoignages de la partie russe). Si plusieurs de ses affirmations sont aujourd’hui discutées, l’ouvrage de Pierre Poitevin constitue probablement la première référence de qualité sur le sujet.

Sans perdre sa vocation historique, avec le temps, le récit de Poitevin a acquis une dimension sensible et éminemment littéraire.

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